[Colocation vide à cinq] Yoshida Shuichi - Parade

Publié le 22 Août 2017

Comme à la parade ! Quatre jeunes gens, qui partagent un appartement dans Tôkyô, se racontent à tour de rôle : sa vie, son passé, ses amours, ses travers, ses folies, ses manies, ses secrets. Et lorsqu’un cinquième entre par hasard dans le jeu, son intrusion change la donne et révèle ce qui se trame sous les règles tacites de la communication humaine.

Quatrième de couverture (éditions Picquier Poche)

Il y a à peine huit ans, j’ai regardé Parade, le film, et ça m’avait beaucoup plu, alors je m’étais dit « tiens je vais lire le livre », et l’avais acheté. Et peu de temps après (CA FAIT MOINS DE DIX ANS, CA COMPTE POUR « PEU » VOILA T.T), je me suis effectivement lancée dans ce roman signé Yoshida Shuichi. Et malgré ma parenthèse de sale procrastinatrice éplorée parce qu’elle a honte de la tonne de bouquins qui, abandonnés et non moins éplorés qu’elle, trainent dans sa bibliothèque, je pense que le timing était en fait très bon, parce que je me souvenais à peu près des bonnes choses du film, certes, mais je l’avais quand même suffisamment oublié pour que ça ne parasite pas ma lecture, ce qui m’a laissé tout le loisir d’apprécier Parade indépendamment de son adaptation. Et j’ai beaucoup apprécié Parade. La lecture a été étonnamment facile (je sais pas pourquoi, je m’étais figuré que ça serait plus compliqué… en fait non…), j’ai dévoré le livre, et même s’il m’est arrivé une ou deux fois de m’arrêter sur un paragraphe pour réfléchir un peu, finalement c’est allé très vite, et j’étais toute triste que ce soit fini une fois à la fin. Pas parce qu’il manquait quelque chose au roman, mais simplement parce que ça avait été agréable à lire, et j’aime bien quand les choses agréables durent. C’était un bon livre, et en plus dedans il y a une référence à Hannibal, et même si la référence est au film et pas à la série (qui n’était clairement pas sortie du tout à l’époque), ça m’a fait revoir la série, et tout livre mettant plus de Mads Mikkelsen dans ma vie ne peut être tout à fait mauvais. En l’occurrence celui-ci ne l’est ni tout à fait ni même un peu, et il faudra donc que je me penche dans plus de Yoshida Shuichi, un jour (donc probablement dans dix ans). En attendant, causons de Parade.

 

Donc au centre de l’histoire, nous avons cinq personnages (qui en croisent d’autres, et ça nous créé une jolie tapisserie et tout, mais au centre du centre, il y a cinq personnages), cinq colocataires

ayant de 18 à 28 ans. Ce sont des jeunes donc, qui vivent à moitié clandestins dans une ville où ils sont « immigrés » pour la plupart, et s’ils ont un truc bien en commun c’est qu’ils ont du mal à gérer leur vie, et/ou sont paumés (Satoru flotte, allant de maison en maison quand il ne dort pas dans la rue, Koto n’est intéressée par rien, etc). Encore que pour ce qui est d’être paumés, ils ont pas l’air d’être les seuls, parce qu’il y a une mini-histoire sur un politicien qui visite l’appartement à côté de chez eux, et je vous spoile pas ce qu’il y fait, mais apparemment les types en charge du pays sont un peu paumés aussi. Mais pour revenir à nos cinq protagonistes, ce sont cinq jeunes gens, dont certains semblent avoir pris leur vie en main et d’autres pas du tout, et pour des raisons différentes, ils ont du mal à vraiment gérer leur existence, et à trouver leur place. Ce qui n’a rien de bien étonnant dans une société qui leur demande tout sauf d’être eux-mêmes. Il faut réprimer si tu veux être accepté, et quand tu passes ta vie à te déguiser, ça devient forcément chaud de déterminer qui tu es et de te sentir à l’aise. Et la règle, elle est vraiment là : tu t’adaptes ou tu jertes. C’est pour ça que Satoru, dernier arrivé dans la collocation, est aussi rapidement accepté dans le petit foyer où il apparaît vraiment du jour au lendemain sans que personne sache qui il est : peut-être aussi par déformation professionnelle (il se prostitue), il excelle à se transformer selon les attentes des autres. Normalement, quand un inconnu squatte ta baraque, tu flippes un peu, mais là il se met juste à vivre avec les autres, parce qu’il sait changer de visage en fonction de l’interlocuteur, et étant particulièrement doué à cerner les gens, il est capable de très rapidement cerner la personnalité de chaque habitant du foyer, pour ensuite devenir exactement celui que chaque personne souhaite.

 

Règle numéro 1 du foyer, donc : sois la personne qu’on attend de toi. Et règle numéro 2, bien entendu : n’aborde que les sujets approuvés. La collocation, nous dit-on, ne fonctionne que parce que les locataires n’abordent que les sujets dont ils peuvent parler, et évitent tout le reste.

D’ailleurs, si notre vie commune est possible, n’est-ce pas justement pour cette raison ? C’est parce que nous ne parlons que des sujets dont nous pouvons parler, et surtout pas de ceux dont nous voudrions parler, que les choses se passent bien entre nous.

Et il n’est vraiment pas tant question de « l’objet de la discussion » que vraiment du fait d’avoir la discussion elle-même. Parce que les colocataires se moquent un peu que l’un d’entre eux fasse quelque chose de terrible ou pas, pourvu que le sujet ne soit pas abordé. Tu peux aller cambrioler des hôpitaux ou étrangler des pingouins en dehors de l’appartement du moment que tu ne ramènes pas les cadavres à la maison en gros, l’important étant de maintenir la paix interne, ce qui sous-entend de pas étaler tes saletés, mais aussi de pas aller fouiller dans celles des autres. D’ailleurs, le seul moment où un des colocataires risque d’être viré, c’est parce qu’il est allé fouiller dans les affaires de quelqu’un, ce qui va contre les règles, et menace l’équilibre. Et bien sûr, les règles de l’appartement, ce sont les règles de la société japonaise, Yoshida Shuichi ancrant vraiment son roman dans le Japon de cette époque, usant de plein de repères géographiques, temporels, de

références culturelles, etc. C’est donc bien de la société japonaise, de l’époque en tout cas, qu’il veut parler. Mais bien entendu, ce n’est pas difficile de saisir les concepts, parce que ce n’était pas comme s’ils nous étaient tout à fait étrangers, et moi ça m’a fait un peu réfléchir.

 

Lors de la section qui lui est consacrée, Mirai parle du « moi fait pour cet appartement » qu’elle s’est créé, et que tous les colocataires se sont créé : chaque colocataire est une version de soi-même faite pour pouvoir exister dans cet appartement, ce qui signifie, nous dit Mirai, qu’il n’y a aucune véritable personne dans cet appartement. L’appartement est vide de gens, mais paradoxalement, ne peut être plein que parce qu’il est vide, nos colocataires ne pouvant y exister ensemble que parce qu’ils y existent sous forme d’avatars, qui se conforment aux règles. Et ça, je trouve que c’est facile à comprendre (par exemple, c’est facilement transposable à certains environnements professionnels). Mais ça va plus loin : dans Parade, Koto ment à ses parents sur ce qu’elle fait à Tokyo, Ryosuke ment à son senpai, on a un personnage secondaire décédé à un moment donné qui avait caché sa vie entière à sa famille, Satoru ment à tout le monde en général,… Tout le monde a des tas de versions de soi-même. Et ça aussi, c’est facile de l’appliquer à nous, je pense. Parce que qu’on soit avec sa famille, ses amis, ses collègues, on présente toujours une version différente de nous-mêmes. Même en ligne, à un endroit qui pourrait être parfaitement anonyme, et donc un endroit où on pourrait théoriquement être pleinement soi-même, beaucoup de gens ont tendance à modeler leur image pour la faire correspondre à ce qu’elles *voudraient* être. Et au final, il y a tellement de versions de nous, qu’on peut finir par se demander laquelle est la vraie, et même s’il y en a une vraie. En tout cas, quelle que soit la réponse, il est clair que la vraie version des cinq personnages de Parade, qui se côtoient en n’apprenant à connaître que la version des autres spécialement designée à leur égard (et donc n’apprenant à connaître personne), n’était nulle part dans cet appartement.

C’est un espace de libre circulation, seule la bonne volonté y a droit d’entrée. L’appartement où nous vivons me fait penser à un tel lieu. Si on ne l’aime pas, on n’a qu’à partir. Si on reste, on n’a qu’à sourire. Bien sûr, nous sommes tous des êtres humains, et chacun de nous a en lui du bon et du mauvais. Mirai, Naoki et Ryôsuke jouent sûrement ici leur rôles de braves gens. On appelle cela très exactement des « fréquentations superficielles ». Mais ça me convient à merveille.

J’ai beaucoup aimé la façon dont le roman est écrit. Juste, il y a des moments où je trouve qu’on sent un peu la traduction. Je peux me tromper, parce que je ne lis pas le japonais (le captant juste vite fait à l’oral quand il est simple, ayant de vagues notions), et parce que je n’ai pas lu l’original (pour le coup, l’un empêche un peu l’autre), mais par exemple quand Mirai parle de ce « moi fait pour cet appartement », justement, j’ai eu l’impression de lire des paraphrases pas forcément très naturelles pour peut-être exprimer quelque chose qui était plus fluide/concis en langue originale. Bon, j’en sais rien, peut-être que je me fais des films sur le « pourquoi », mais en tout cas, au niveau du rendu, y a des moments où certaines tournures ne sont pas supra naturelles. Néanmoins, ce n’est pas gênant. J’ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, c’est allé sans mal, sans aucune lourdeur. Chaque personnage a sa partie du livre, où il nous parle de lui, des gens autour de lui, en particulier de ses colocataires, et c’est fait de façon à ce qu’on ne se perde pas, chaque personnage introduisant le suivant, de façon progressive. Et je trouve que l’auteur arrive vraiment bien à rendre l’enfermement de chaque personnage. C’est marrant, parce que Parade n’est pas un huis clos, vu que chaque personnage est libre de quitter l’appartement à tout moment, mais le livre a vraiment cette ambiance malgré tout, parce que les personnages ont beau rencontrer des gens, sortir de chez eux, se parler, ils sont tous tellement enfermés en eux-mêmes, dans cette existence où ils ne connaissent personne et personne ne les connait, que c’est comme s’ils se baladaient dans leur huis-clos personnel.

 

L’auteur le fait vraiment bien ressentir, sans pour autant que la lecture, elle, devienne étouffante (du moins je n’ai pas trouvé, et j’ai passé plus de temps à penser au livre qu’à le lire), et bref, j’ai beaucoup aimé. Donc maintenant j’ai plus qu’à revoir le film, tiens~ Et à vous encourager à lire le livre, aussi ! (mais ça allait sans dire)

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