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Pour comprendre parfaitement les saumons et les aimer, il faut savoir les observer en se plaçant à leur niveau. Cela demande également un brin d'imagination. En un mot, il est indispensable de les regarder avec le coeur, c'est-à-dire d'avoir le désir de saisir ce que les yeux ne voient pas et d'être ainsi capable de percevoir l'invisible. L'imagination est un pouvoir qui nous permet d'aller jusqu'aux confins du monde.

Ahn Do-hyun

Il n’y a pas longtemps, il y a eu une brocante près de chez moi, et on m’y a trainée de force (en vrai on m’a dit « on va à une brocante, tu veux venir ? » et j’ai dit « oui » parce qu’elle était, littéralement, à deux minutes à pied de chez moi, mais c’est largement moins spectaculaire raconté comme ça). Dans cette brocante, quelle ne fut pas ma joie de découvrir qu’il y avait des livres partout, et qu’ils étaient pour la plupart à 1 euros ou 50 centimes, voire 1 euro ET 50 centimes pour les vendeurs corrompus par l’appât du gain (1€50 pour un roman de 800 pages ? ARNAQUE ! SCANDALE ! … non ?). Du coup, autant vous dire que je me suis fait plaisir. Alors, à la fin j’étais moins ouf dans ma tête parce que j’avais pas pensé à prendre un sac et que j’ai dû traverser toute la (plutôt grande) brocante avec une bonne vingtaine de bouquins (qui m’avait couté moins de quinze euros)(et oui, j’ai pensé à retourner chercher un sac à la maison mais on était quatre, et les deux personnes ayant pris les clés étaient AWOL), mais en gros, bouquins = yay. J’ai acheté tout et n’importe quoi (quand c'est pas cher, souvent, je fais ça, ça permet de faire des découvertes), je dois dire, dont Saumon (c’était long, mais on y vient… enfin, vous avez l’habitude de toute façon). C’est même le premier livre que j’ai acheté. De loin, je l’ai vu, et tout de suite j’ai été attirée par les caractères coréens sur la couverture, ainsi que la jolie illustration représentant un, vous l’avez sans doute deviné, phacochère. Okay, okay, c’était un (vigoureux) saumon. Allègrement, je suis allée m’enquérir du prix, et j’ai acheté le joli (et court) roman, avant de m’en aller vaquer à d’autres heureux (j’espère, j’ai pas encore tout lu) achats.

Au moment de le lire, il m’est apparu qu’en fait, je n’avais strictement aucune idée de quoi causait ce roman (encore que j’avais le vague sentiment qu’il y serait question de vie aquatique… je suis perspicace comme ça), et je suis allée taper le titre dans Google, parce que Google est une compagnie sournoise et perfide (et fourbe) qui nous a envahi le cerveau de réflexes tels que je n’avais même pas pensé à (attention, idée du siècle) RETOURNER le livre et lire la quatrième de couverture. Le vil (et scélérat) Google, au moins, m’a renseignée, à défaut de me rendre ma liberté de penser, et la première chose sur laquelle je suis tombée était une critique qui commençait par « Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’aime pas le saumon »…. « Bigre » me suis-je dit intérieurement dans mon fort intérieur de moi-même « aurais-je par mégarde acheté un livre de recettes, ou cette personne lancerait-elle une critique de Watership Down en précisant qu’elle n’aime pas le civet ? … En tous les cas » ai-je continué « quand j’écrirai mon propre article, ça fera une bonne anecdote à mettre dans l’introduction qui sera sans doute pleine de choses inutiles rendant assez ironique ma remarque sur le commentaire « je n’aime pas le saumon », et qui, me connaissant, s’étendra certainement tellement que les lecteurs éventuels (mais peu probables) s’endormiront ou iront cliquer ailleurs avant même que j’ai commencé à vraiment parler du livre ! ».

Alors les gens, Saumon est-il un livre de recettes vous apprenant à cuisiner le poisson en question ?

 

Non.

 

Et en même temps, bien qu’il serait étrange de commencer un commentaire sur Babe en précisant qu’on goûte fort peu le jambon, je trouverais également plutôt curieux (moins curieux, mais un peu curieux quand même) qu’une personne n’aimant pas le (brave) saumon décide d’ajouter à sa collection littéraire un ouvrage dédié à sa cuisine.

Sur ce, maintenant que tout le monde dort et qu’il n’y a plus personne pour être témoin des conneries que je m’en vais vraisemblablement écrire, causons du bouquin et de ce qu’il y a effectivement dedans, puisque la terrine de (fougueux) saumon n’est pas au programme. Non, à la place nous avons droit à un conte très court dont Vif-Argent, un (valeureux) saumon pas comme les autres (à cause de sa couleur et de la façon dont il rêve et se pose des questions) est le personnage principal, et dans lequel la nature toute entière prend vie tandis que les poissons parlent au fleuve qu’ils remontent et aux pierres qu’ils croisent.

Au début, je dois admettre que j’ai eu l’impression de ne pas rentrer vraiment dans l’histoire (mais ne tirez pas encore un trait sur le livre, parce que je vais expliquer plus tard pourquoi, finalement, je suis vraiment rentrée dedans). Déjà, c’est vrai que j’avais un peu de mal avec les illustrations, parce que si leur côté épuré est très en accord avec le style de l’écriture lui-même très simple (les phrases ne sont pas longues, pas lourdes, l’auteur écrit joliment mais sans fioritures, il va droit au but, on sent que le monsieur est un habitué de la poésie), elles représentent les (intrépides) saumons de façon plutôt réaliste, et pour être honnête, elles me faisaient un peu peur. Pas dans le sens « omg, cauchemars ! », mais les poissons et moi avons une relation compliquée (faite de traumatismes de jeunesse), et la vie aquatique a tendance à  m’angoisser autant que je la trouve très belle. Et ces illustrations tapaient plus côté « légère angoisse » du spectre. Cela dit, à moins que vous aussi vous ayez (entre autres) le souvenir, jeune, d’avoir lourdement marché, par inadvertance et pied nu, sur un cadavre de poisson en putréfaction, il y a peu de chance que vous ayez le même ressenti que moi. Et encore une fois les illustrations s’accordent avec l’ambiance de l’histoire, je vous explique simplement pourquoi j’ai mis du temps à rentrer dans Saumon, et les dessins sont la raison numéro 1. La seconde, c’est la façon dont les (fringants) saumons sont « humanisés ». Et de façon bizarre. Par exemple, on nous dit qu’ils se soucient peu des chiffres, ne savent pas ce qu’est un appareil photo… mais ils savent ce qu’est un train, ils savent que les hommes sont allés sur la Lune en 1969, ils parlent en centimètres, en km/h, on a un (impétueux) saumon orateur qui veut un bureau pour pouvoir y donner un coup de nageoire quand il dit quelque chose d’important, ils connaissent les mots « pince à épiler », … Le livre nous invite à nous mettre au niveau des (fiers) saumons, pour les comprendre et les aimer, et moi je dis que très bien, mais que le niveau en question est bancal.  Je ne suis pas du tout opposée à inventer tout un monde pour ces poissons, c’était très bien fait dans Watership Down (sérieusement, lisez-le) pour les lapins qui avaient un système fascinant et super développé de croyances par exemple, mais j’avais le sentiment que le livre avait un peu le cul entre deux chaises en gros.

Du coup, j’étais tout à mon « c’est sympa, mais je ne suis pas très émotionnellement investie dans ce livre qui veut clairement me faire ressentir des trucs », quand subitement est arrivé le personnage de Dos-Plié, un (leste) saumon qui a un handicap résultant de l’influence de l’homme sur la nature. Il est victime de discrimination, car le banc de poissons n’aime pas trop ceux qui, comme lui (à cause de son handicap) ou Vif-Argent (à cause de sa couleur), se démarquent du lot pour une raison ou une autre, et il y a un paragraphe où Vif-Argent vient défendre Dos-Plié qui est en train d’être humilié, et j’ai senti que j’avais les yeux humides. C’est là que je me suis rendue compte que, mine de rien, eh bah si, j’étais investie dans cette histoire. Je maintiens ce que j’ai dit jusque là, mais peu à peu, je m’étais attachée à ces personnages, et j’ai été touchée par ce qu’ils nous racontaient sur l’importance des rêves, sur le fait qu’on peut être heureux même sans jamais trouver la réponse à absolument toutes ses questions, sur l’intolérance et la beauté des individus et de la nature. J’ai apprécié aussi que, si les hommes ont clairement eu une influence néfaste sur leur environnement en venant perturber un grand cycle où chacun est censé trouvé sa place (le livre parle de pèche excessive, notamment, et d’un fleuve rendu malade par la pollution), le livre nous propose également des personnages humains qui semblent admirer cette nature et la respecter. Et parmi tous les thèmes de Saumon, celui qui m’a le plus touchée, je pense, c’est celui de la question de « quel chemin emprunter ».

Ce n’est pas spoiler que de vous dire que les personnages principaux, à la fin, meurent. Ce sont des saumons (hardis) : ils remontent la rivière, ils pondent, fécondent leurs œufs, et ils meurent, c’est comme ça. Et, en premier lieu, ça teinte pas mal l’ambiance du roman. Parce qu’on sait qu’ils vont mourir, qu’ils sont embarqués dans un long et hardu voyage dont ils ne sortiront pas vivants, ce qui fait qu’au début on se demande si tout ça vaut bien le coup, mais qu’au final on réalise que la fin fait toute l’importance des étapes du voyage (la vie est précieuse parce qu’elle ne dure pas éternellement, en gros). Je vous avoue que ça aussi, ça m’a pas mal mis la larme à l’œil… et que sur la fin, j’ai craqué. Oui, j’ai fini par laisser échapper une larme ou deux lorsque l’auteur souligne une ultime fois la relation entre les (aventureux) saumons et la rivière qui prend soin d’eux, les voit naître puis mourir, et se souvient d’eux après leur mort. Mais pour revenir à mon histoire de chemins, il est clair que Saumon parle de respecter la nature, de la préserver, et que pour ça il veut, en premier lieu, nous faire voir la beauté de ses habitants, et d'une harmonie naturelle que nous ne devrions pas perturber, et en second lieu, dresser un parallèle entre ces animaux aquatiques et les êtres humains (j’imagine que c’est aussi pour ça que les poissons sont affublés d’attitudes et savoirs humains parfois… mais le message serait passé même sans). Il arrive un moment dans le livre où les (agiles) saumons sont face à un choix : sauter par-dessus la cascade en affrontant la difficulté, ou bien choisir le chemin qui a été aménagé pour eux, la facilité. Bien sûr, ils veulent tous prendre le chemin facile, mais Vif-Argent les supplie de choisir la cascade, leur disant que s’ils commencent à choisir la facilité, leurs petits feront de même et finiront par s’y habituer. Si au contraire ils prennent le chemin difficile, les épreuves leur feront produire des œufs plus forts. Bref il y a l’idée de montrer l’exemple aux futures générations, de les préparer, et si on rattache ça au discours environnementaliste du livre, on peut y voir l’idée qu’il ne faut pas reculer devant l’effort pour préparer un meilleur avenir aux générations d’après, et leur apprendre à faire de même.

Saumon, s’est-il avéré, n’est pas un livre de cuisine, mais un très joli conte qui parle de la vie qui passe, du groupe et de l’individu, de la place des choses dans l’univers, de la beauté de la nature, de ce qui est venu avant nous, viendra après, et des choix que nous devons tous faire. Petit à petit, il m’a embarquée, et du coup je ne regrette pas d’être allée faire un tour dans cette brocante !

(okay, ça n’a pas vraiment de rapport avec le livre, mais je suis d’humeur super Disney ces derniers temps… et au moins il y a « rivière » dans le titre ><)

Tag(s) : #Littérature, #Novella, #Corée du Sud, #Saumon, #Ahn Do Hyun, #1990s, #1996, #Animaux, #Tranche de vie, #Romance, #Coming of age

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