[Peine à respirer] Gu Byeong Mo - Fils de l’eau

Publié le 18 Août 2017

Pour échapper à la noyade, un enfant développe des branchies qui lui permettent de vivre dans la solitude de l’eau et le bonheur d’être libre au milieu des poissons. Recueilli par un vieil homme et son petit-fils, il mène avec eux une vie fruste et innocente au bord du lac où ils vivent, forcé de cacher sa singularité aux yeux des autres.

Quatrième de couverture (éditions Picquier Poche)

Je ne savais pas trop de quel livre vous parler pour aujourd’hui, ne m’y connaissant pas beaucoup en littérature coréenne, donc je suis allée à la FNAC, tout simplement, me suis dirigée dans le coin « littérature asiatique », et j’ai commencé à regarder toutes les couvertures qui me passaient sous la main (notez, ça n’a pas pris bien longtemps, parce que la section est malheureusement assez petite). Le titre de ce livre-là me plaisait bien. « Le fils de l’eau », ça sonnait bien, et en lisant le synopsis, dans ma tête, je me suis tout de suite monté un film. Plus précisément, un film d’animation Ghibli, allez savoir pourquoi. Bref, je me suis laissé tenter, et j’ai commencé ma lecture à peine arrivée chez moi. Une fois le livre terminé dans la foulée, ça m’a pris un long moment pour le digérer tout à fait. La lecture avait été rapide, mais après ça, je ne savais pas trop que penser. Je sentais que le livre essayait de me dire quelque chose, mais je n’étais pas certaine de savoir ce que j’en tirais exactement (même si en revanche je savais avoir apprécié la lecture). En tout cas une chose était sûre : ce roman m’avait rendue passablement triste. Je ne sais pas si c’était l’intention de l’autrice, mais si oui, eh bah, mission accomplie, hein.

 

Vers la fin du roman, La Petite Sirène est évoquée vite fait par un personnage secondaire qui se demande pourquoi notre héros, Gon, est venu sur Terre, pour quel genre d’amour il a troqué sa queue de poisson… mais même si La Petite Sirène est une histoire assez triste, Fils de l’Eau est bien plus déprimant. Non parce que la petite sirène, au moins , elle est montée sur terre parce qu’elle voulait quelque chose pour elle-même, et c’est pour ça qu’elle a enduré la douleur à chacun de ses pas, mais Gon est, à priori, devenu un homme-sirène pour échapper à la mort parce que son père a essayé de le noyer en même temps que lui. Et ensuite il est revenu sur terre, peut-être en quête d’une famille et d’une maison, mais s’il a bien eu droit aux lames de couteau, il n’a pas trouvé bien grand-chose d’autre finalement, ayant du mal à s’intégrer dans une société humaine à laquelle il n’a plus le sentiment d’appartenir (de moins en moins à vrai dire, son corps ne cessant de changer, comme si chaque coup qu’il recevait l’excluait de plus en plus de l’humanité), et devant supporter une famille qui… craint. Mettons-le comme ça. Ce livre est plein de gens qui « trahissent » leur famille, que ce soit en les abandonnant, en les maltraitant, ou en laissant les autres être abusifs. A la base, j’avais choisi ce livre parce que, les gens qui me suivent le savent, j’ai un gros faible pour les histoires de familles qui se créent sans lien du sang, simplement parce que les gens traversent les épreuves ensemble, en s’aimant, en se soutenant, etc. Et la quatrième de couverture laissait entendre que ce serait ce genre d’histoire qui réchauffe le cœur à la fin, mais… euh… non, vraiment pas. On commence directement avec un père qui essaie de tuer son fils (parce que lui-même se suicide…), et après ça on entendra encore parler, par exemple, de la façon dont la mère de Kang Ha (le nouveau grand-frère de Gon) a abandonné son fils, et tandis que Gon est victime de maltraitance, on ne peut pas dire que le grand-père essaie d’y faire grand-chose. Il constate la chose, il demande à Gon si ça va, et puis c’est tout. Et bien sûr, au milieu de tout ça, on a la relation centrale du livre : celle de Gon et Kang Ha. Il y a d’autres relations importantes, certes, mais c’est certainement celle qui ressort du lot, qui set de « colonne vertébrable » au livre. Et Kang Ha est le personnage le plus ambigu du livre, je n’étais pas bien certaine de savoir ce que le roman voulait que je ressente à son égard.

L’ambivalence des sentiments n’a aucune logique. Moi aussi, plusieurs fois par jour, l’envie me prenait d’aller abandonner ma mère au fond d’une forêt. Gon, vous devez savoir qu’il nous arrive à tous d’être jaloux de quelqu’un parce qu’il possède quelque chose que nous n’avons pas, même si cette chose ne nous fait pas vraiment envie. En fait, nous la voulons justement parce qu’elle ne nous appartient pas. Les êtres humains sont souvent habités de ces deux sentiments contradictoires : l’amour et la colère.

Kang Ha est le personnage qui sauve Gon à la base. Le grand-père repère le gamin dans le lac, mais c’est Kang Ha qui le sort du lac, le porte sur ses épaules jusqu’à la maison, et c’est aussi lui qui insiste pour qu’ils gardent Gon, non seulement parce que ça les foutrait dans la merde qu’on apprenne qu’ils ont été du côté du lac, mais aussi parce qu’il est persuadé que si le monde apprenait l’existence de cet enfant aux ouïes de poisson, alors Gon finirait disséqué dans un laboratoire d’expérience, et Kang Ha ne veut pas ça sur la conscience. A plusieurs reprises, Kang Ha couvre Gon, et semble venir à son secours, mais en même temps, il est son pire tortionnaire, et je ne vais pas vous mentir, il y a des scènes dans ce livre qui m’ont mises mal à l’aise, parce qu’elles sont assez graphiques dans la façon dont elles nous parlent de la violence dont Gon est victime, son grand frère le frappant, l’étranglant, le poussant contre les murs. J’ai ressenti beaucoup de colère et de haine à

l’égard de Kang Ha, et parfois j’en avais même le sentiment que laisser Gon se noyer aurait été plus charitable. Néanmoins, le livre passe une large portion de son histoire à essayer de nous convaincre (nous et Gon) qu’à sa manière, Kang Ha a aimé le garçon, mais que cet amour était mêlé de jalousie, et d’une colère générale qui ne datait pas de l’arrivée de Gon : on voit qu’avant ça, le gosse insultait déjà son grand-père à chaque phrase, et semblait remonté contre le monde en général, mais peut-être surtout la notion de famille, suite à l’abandon de sa mère qu’il a très mal vécu. Gon est un être faible, qui parle à peine, qui se repose presque entièrement sur lui pour survivre, et ne peut pas sortir dans le monde, si bien qu’il devient en gros le défouloir de Kang Ha, qui peine à exprimer les émotions complexes qui le dévorent. Moi je veux bien, mais même si Kang Ha prend un tournant une fois adulte, et quitte Gon sur un geste qui m’a surprise, je ne l’en ai pas moins détesté. Le livre, cela dit, n’essaie pas de le dédouaner, ni de déguiser la violence de ses actions. On ne nous demande pas de l’apprécier, de l’excuser, et je ne pense pas non plus que le livre nous demande de lui pardonner (du moins je n’en ai pas eu le sentiment, et ça tombe bien, parce que si on me l’avait demandé, je n’aurais pas réussi), quand bien même Gon semble l’avoir fait… Fils de l’Eau nous montre juste ce qu’il y a sous la surface, ce que ça donne, et après, à nous de voir ce qu’on décide de ressentir. Et perso, j’en sais rien. Un certain malaise, essentiellement, j’imagine ? D’autant que Kang Ha m’a fait l’effet d’être voulu comme représentant d’une humanité en manque de repères qui se « venge » sur ce qui lui est étranger et inférieur en force. Et ça non plus, je ne sais pas comment je le ressens. Mais oui, dans Fils de l’Eau, les gens sont salement abimés et déprimés o.o

 

Bon, il y a quand même quelques personnages qui ne sont pas complètement déprimés, il en faut bien, mais le livre n’arrête pas de parler, même si c’est parfois « en passant », de suicides, de gens abandonnés, de gens déprimés, de gens qui n’arrivent pas, de façon imagée, à respirer, comme s’il leur manquait des branchies pour s’enfuir eux aussi dans un monde plus calme, et de gens qui malmènent leur corps (en le bourrant de drogue ou d’alcool, par exemple) ou leur environnement, que ce soit de façon violente (Gon assiste effrayé au découpage d’un poisson, par exemple, et la décrit comme « une exploitation injuste de la nature, et un horrible carnage »), ou de façon plus désintéressée : les eaux sont toujours décrites comme très polluées, notamment par les cadavres des suicidés… #joie Ce qui signifie, d’ailleurs, que le monde dans lequel Gon peut se réfugier, n’arrivant pas à s’intégrer dans une humanité à laquelle il se sent étranger, est pollué, teinté, par cette même humanité. #plusdejoie Il peut essayer de s’enfuir, les eaux où il nage sont souillées et de plus en plus salies par les hommes. Ils ruinent le beau parce qu’ils ne le comprennent pas, veulent l’asservir ou le détruire par jalousie, veulent le posséder, ou simplement n’y font pas attention. #mortedejoie Il y a de l’espoir, cela dit. Parce que Gon, malgré tout ça, est quelqu’un de bon, et parce que la narratrice voit ça en lui. Il a vécu une vie affreusement difficile et il a encore des années difficiles et solitaires devant lui, mais il est toujours bon, il est toujours généreux, même envers ceux qu’il ne comprend pas. Et sa différence est ce qui le rend beau, ce qui lui permet de sauver les gens (mais pour quelle récompense ?). Donc j’imagine qu’il y a quand même du bon quelque part que même l’humanité ne peut pas corrompre tout à fait, mais j’ai trouvé la conclusion du livre affreusement triste et quand je pense au restant de la vie que Gon s’apprête à couler… je me dis que malgré mes hashtags (vaguement sarcastiques, okay), c’est pas la joie du tout. Bref, comme je le disais, je suis ressortie de ce roman avec le moral passablement sapé.

 

Néanmoins, j’ai aimé lire le livre. En fait. C’était très joliment écrit, de façon très épurée, avec une certaine poésie entre les moments violents, et puis c’est vrai que j’avais envie de savoir ce qui allait arriver à Gon, et que j’apprécie le fait d’avoir passé autant de temps à réfléchir au livre après coup, qu’il m’ait donné des choses à démêler, même si je ne suis toujours pas certaine de bien savoir ce que je ressens, au-delà de la tristesse générale déjà établie. J’ai envie de vous le recommander, parce qu’il m’a fait forte impression, mais ne vous attendez pas à un joli conte gai~

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