[Mais où est passé] Jean de la Lune

Publié le 29 Juin 2018

 

Sorti en 2012

Ecrit et réalisé par Stephan Schesch

D’après le livre de Tomi Ungerer

Dure 1h35

 

Dontesque ?

Jean de la Lune s’ennuie tout seul dans le ciel et décide de descendre sur Terre, mais le Président du Monde prend ça comme un acte d’invasion et les choses ne se passent pas comme espérées.

 

.oOo.

J’ai pas mal lu le livre dans ma jeunesse, et à la sortie du film, je m’étais sentie aussitôt curieuse d’autant que la bande-annonce laissait apercevoir quelque chose de très beau. En particulier, les couleurs étaient superbes, donc j’ai gardé le film en tête, chopé le dvd dès que j’ai pu, et le mois dernier, j’ai fini par le regarder (quelques années après donc, sinon je ne serais pas moi). A mon premier visionnage je dois admettre que j’ai trouvé le temps long, et j’étais pas enchantée à l’idée de devoir le revoir, mais bizarrement, la seconde fois (je l’ai regardé plusieurs fois car à la base je comptais faire une vidéo dessus), c’est passé tout seul. Et je m’en vais gaiment vous le conseiller, finalement, parce qu’il y a beaucoup de choses à apprécier dedans.

 

Pour commencer, bien sûr, il y a ce qui m’avait attirée à la base, à savoir l’animation. Ou plus exactement les dessins, les couleurs. J’ai aussi aimé la façon dont c’était animé, notez. L’animation peut sembler un peu lente, ou plutôt mettons qu'elle n’est pas toujours bien fluide, et que les décors sont souvent statiques, mais cela ne m’a pas dérangée, personnellement. Le film bougeait parfois comme un théâtre de papier, avec des décors découpés, et ça me rappelait les origines de livre illustré de l’histoire. Mais surtout, j'ai aimé les dessins, les couleurs, et la façon dont le film usait de différents styles. La scène de la balade de nuit (culminant sur une très belle image de baleine) est esthétiquement très différente, par exemple, du passage de la fête du début. La ballade de nuit est enchanteresse, riche en couleurs, là où celle de la fête est une véritable vision de l’Enfer, avec son trio de couleurs noir/blanc/rouge et ses personnages déformés aux allures de démons. Et ces deux scènes qui ne se ressemblent pas entre elles, ne ressemblent pas non plus au reste de Jean de la Lune. Le film est visuellement éclectique, mais, les différents styles ne clashent pas les uns avec les autres. Ca ne donne pas une impression de bordel, ça fait juste plaisir aux yeux. Par ailleurs, ce film regorge de petits détails, cachés un peu partout... certains drôlement adultes d’ailleurs ! J’ai été surprise, mais il y a deux grenouilles à un moment donné, je sais pas ce qu’elles faisaient mais a priori elles avaient pas l’air de pratiquer l’abstinence, et si vous voulez plus explicite, le film a carrément une scène de sexe (humain) qui échappera peut-être au plus jeune, mais sautera aux yeux des adultes, la musique et l’éclairage à la lavalamp ne rendant ça que plus clair.

 

Je pense qu'un des messages de Jean de la Lune, même si pas le principal, est que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, et il illustre ça à force de tas de petits détails amusants, comme un arbre dont les feuilles s’avèrent être des oiseaux, un cheval qui était en fait une giraffe, ce genre de choses. Le film fourmille aussi de petites références sympathiques, comme un clin d’œil à la cigale de La Fontaine (ou Esope, si vous voulez)  ou une chienne s’appelant Laïka en référence à la chienne lancée dans l’espace par l’URSS en 1957. Après tout, c’est un film qui parle de conquête spatiale). Toutes ces petites choses rendent le visionnage amusant, sans compter que plusieurs répliques m’ont fait sourire. Parmi mes favorites, on va avoir le « Les traces disparaissent sans laisser de trace », ou le moment où le Président du Monde se vante de présider sur les hémisphères, toutes les quatre. Ce qui, en plus d’être amusant, laisse également apercevoir à quel point il ne sait rien du monde qu’il a conquis. Il n’a ni l’envie de l’explorer ni celui de le comprendre, mais juste celui de le posséder.

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[Mais où est passé] Jean de la Lune[Mais où est passé] Jean de la Lune
[Mais où est passé] Jean de la Lune[Mais où est passé] Jean de la Lune

Pour rester sur la forme néanmoins, si les images allient divers styles, il y a aussi une certaine diversité du côté de la musique, et surtout le film fait des choix d’accompagnement qui m’ont surprise. Ainsi, on y entendra Moon River d’Andy Williams (1958), In a gadda da vida d’Iron Butterfly (1968), Au clair de la lune, Everybody gotta learn sometimes des Korgis (2004) et je suis aussi quasiment sûre que le film fait référence à l’album Dark side of the Moon des Pink Floyd (1972). Ca peut sembler être de drôles de choix, d’autant que les enfants auxquels le film s’adresse en priorité ne connaissent pas nécessairement Pink Floyd ou Iron Butterfly, mais j’aime beaucoup ces choix. En premier lieu, ça fait plaisir aux gens qui connaissent, et expose à cette musique ceux qui ne connaissent pas, et puis ce ne sont pas des chansons contemporaines, mais des classiques, d’époques différentes, donc ça ne date pas le film, et ça le maintient dans cette espèce de bulle hors du temps. Jean de la Lune semble se passer dans un avenir dystopique, et se passe en tout cas après que l’homme ait marché sur la Lune (1969), mais en même temps il y a des animaux préhistoriques, genre des mammouths et des rhinocéros laineux (et des kangourous arboricoles, ce qui n’a rien à voir, mais c’est important). C’est une histoire intemporelle dans un monde intemporel. Jean de la Lune est associé au marchand de sable, ou en tous cas à ce qui permet aux enfants de dormir et rêver, et le film lui-même semble se dérouler dans un monde rêvé, où tout se mélange un peu.

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[Mais où est passé] Jean de la Lune[Mais où est passé] Jean de la Lune

Et maintenant, parlons un peu de ce qu’il raconte ce film. On a déterminé qu’il était joli à regarder, et écouter, qu’il foisonnait de détails amusants, et que dans la forme, il s’adressait autant aux enfants qu’aux adultes. Au niveau du fond, je pense qu’on y trouve également des thèmes adultes, présentés de façon abordable.

 

Pour commencer, de façon évidente et explicite, le film parle d’amitié, et d’entraide. La plupart des personnages vont au moins par paire, même du côté des méchants, et des personnages secondaires. Le Président du Monde est le plus souvent couplé avec son général (parfois avec la femme aux cheveux rouges), qui le conduit partout et exécute ses plans, la petite fille qu’on voit sans arrêt est avec son père et son chien, et le long du film, reviennent souvent un hibou et un élan qui se déplacent généralement ensemble. Les personnages les plus seuls de ce film sont l’inventeur et Jean de la Lune, et l’un a changé de planète tellement il se sentait seul, tandis que l’autre dort depuis des années au fond de son manoir, complètement coupé du monde, jusqu’à ce que lui et Jean de la Lune se trouvent. « Seul, on va plus vite, mais ensemble on va plus loin » est une phrase qui revient plusieurs fois et le film souligne l’importance de l’entraide, mais aussi de bien traiter ses amis. Le Président du Monde se prétend l’ami de l’inventeur un moment, mais le film entend montrer que les véritables amis, ça se respecte, ça ne se menace pas, ça ne se fait pas du chantage. Bref, il y a pour commencer une leçon, peut-être un peu commune mais pas négative pour autant, expliquant que l’amitié est une jolie chose et qu’il faut savoir qui sont nos vrais amis, parce que les vrais amis ne se traitent pas n’importe comment. Très bien.

 

A côté de ça, le film parle surtout beaucoup de dictature. De conquête, et de manipulation des idées. Le monde est dirigé par un seul homme, le Président, et il est réuni sous un seul drapeau, dont l’image est… un drapeau. C’est un drapeau dans un drapeau, ce qui est plutôt amusant, et pour moi exprime le fat que le « pays » sous ce drapeau n’a pas réellement d’identité. Déjà, je suppose que c’est une bonne façon, effectivement, de dire que cette histoire pourrait se dérouler n’importe où, ça ne définit pas un pays et donc pointe l’humanité du doigt, plutôt qu’une nation en particulier. Mais surtout le drapeau est un symbole de conquête, et donc le drapeau dans le drapeau résume l’identité de cette grande nation à une course à la conquête justement. On en revient à cette affaire de quatre hémisphères: comprendre, découvrir, développer, respecter les cultures n’a que peu d’importance, l’important c’est de posséder. Et ensuite, bien entendu, de conserver, et le film nous montre exactement la façon, ou une des façons en tous cas, dont le Président maintient son contrôle sur la population : il utilise, comme tous les dictateurs, la peur. Il capture Jean de la Lune, un être innocent venu d’ailleurs, et il le proclame envahisseur, il l’exhibe à la foule et en fait un monstre dont seul lui, le président, peut protéger le monde. Il créé un ennemi imaginaire et s’érige en héros, ce qui lui permet de garder le contrôle.

 

Mais lors de son grand discours, il ne dit pas seulement qu’il va protéger le monde des envahisseurs extra-terrestres, il entend également devenir le prochain Jean de la Lune, en allant conquérir cette lune. Or Jean de la Lune, est clairement une représentation des rêves, de l’imagination, des idées. Au début du film, la lune sort de derrière un écran de cinéma, comme si Jean de la Lune lui-même sortait de l’écran. Or, après tout, le cinéma est vecteur d’idées et de rêves. Jean de la Lune ne pèse rien du tout parce qu’il n’est pas fait de chair et de sang, mais d’idées. L’enfermer, c’est enfermer les pensées, et quand le Président entend le remplacer, il s’apprête en fait à conquérir la dernière liberté qu’il reste à ses sujets, à savoir celle de penser.

[Mais où est passé] Jean de la Lune[Mais où est passé] Jean de la Lune
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[Mais où est passé] Jean de la Lune[Mais où est passé] Jean de la Lune

Le livre de base est un petit livre, le film doit beaucoup broder, et je trouve qu’il se débrouille vraiment bien, il y a des tas de choses à apprécier dedans. Et du coup, vous vous demandez peut-être pourquoi je n’ai pas apprécié la première fois.

 

Il y a essentiellement deux raisons. Bon… trois. Mais la première ne compte pas vraiment, ce sont juste des considérations d’adulte à la con. Par exemple, il est déterminé que Jean de la Lune n’a pas d’organes, mais plus tard il est question de cœur et il a l’air de le sentir au bon endroit, ce qui est bizarre. Mais ça c’est pas important, c’est juste que j’ai perdu mon âme d’enfant apparemment. Un autre thème du film d’ailleurs ! Seuls les enfants peuvent voir Jean lorsqu’il est dans la lune. Certains adultes le reconnaissent quand ils se trouvent vraiment face à lui, et se demandent comment ils ont pu l’oublier, mais le président, lui, ne s’en souvient jamais, et les sujets auxquels il exhibe Jean non plus, le sous-entendu étant qu’il a perdu une part d’innocence je pense, et qu’il a déjà commencé à pomper la capacité à rêver des habitants du monde, ou bien qu'il leur a tellement bourré le crâne et les a tellement aveuglés de peur, qu'ils sont incapables de vraiment voir les choses…

 

Les deux autres soucis néanmoins n’ont rien à voir avec mon âme d’enfant et sa mort tragique (I blame twitter).

 

Le premier, c’est une question de rythme. Le film m’a parfois semblé long. Déjà, il y a la question du cadre narratif. Au début on nous présente une petite fille et son papa qui viennent de regarder un film dans un cinéma en plein air, et le long du film on revient à eux de temps en temps, tandis qu’ils… vont… quelque part… probablement. A vrai dire ce n’est jamais clair qui ils sont, et ils ne participent réellement à l’histoire principale qu’une fois, mais leur contribution aurait très bien pu venir de n’importe qui d’autre. Ils servent, je pense, à parler de Jean de la Lune et introduire l’idée que les adultes ne le voient plus et l’ont oublié, mais surtout à donner au film une structure cyclique rappelant le cycle lunaire, car ils finissent exactement à leur point de départ. Ils contribuent aussi à l’ambiance un peu onirique du film, parce qu’ils sont embarqués dans un voyage vers nulle part, ont l’air de vivre complètement à l’écart du monde dans une configuration pas réaliste. Sur le principe, je suis pas contre, mais leurs interactions ne sont pas toujours intéressantes et ont tendance à se répéter. Le souci étant qu’il n’y a pas que ça qui se répète, et on a plusieurs scènes d’enfants pleurant la disparition de Jean de La Lune qui cassent le rythme aussi. Je comprends que c’était important de montrer qu’il manque aux enfants tout autour du monde, mais il y a trop de ces scènes et encore une fois, les lignes se répètent, et ne sont même pas très naturelles, d’ailleurs. Si ces scènes avaient été silencieuses, je pense que ce serait déjà bien mieux passé. Ce sont de petits détails, mais je trouve sincèrement que le rythme était cassé par ces scénettes et que le film aurait gagné à en avoir un peu moins, ou en tous cas à éviter de répéter les mêmes dialogues/lignes.

 

Mais mon vrai, gros, gros problème, ça été le doublage. Pas de tous les personnages, mais celui de Jean de la Lune. Plus particulièrement son doublage avant qu’il apprenne réellement à parler. Ca m’insupportait, parce qu’il ne parlait peut-être pas, mais il ne se la fermait JAMAIS. Jamais. C’était un de ces doublages ou comme un personnage ne cause pas, le film se sent obligé de compenser en lui faisant faire des mmh, des aah et des ooh à chaque mouvement. C’est pas naturel, c’est limite un peu flippant, et surtout, c’est super, super agaçant. Je vais vous faire une confession, la raison pour laquelle le film est bien mieux passé la seconde fois, est que j’ai mis certaines scènes en muet. Parce que la première fois, au bout de cinq minutes de film, j’étais sur les nerfs, et j’avais envie que quelqu’un fasse la peau à Jean de la Lune... et vous vous en doutez, c’est pas idéal. Maintenant, c’est vrai, j’ai une sensibilité assez forte au son, aux bruits, donc c’est bien possible que ça ne vous agace pas autant. Mais je maintiens que le film aurait gagné à éviter ces bruitages inutiles, et incessants.

 

Dans l’ensemble, néanmoins, c’était un bon film d’animation, et je vous recommande d’y jeter un œil, ne serait que parce votre œil vous dira merci, justement.

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