[Entre deux étages] Belle

Publié le 24 Septembre 2018

 

Sorti en 2013

Réalisé par Amma Asante

Ecrit par Misan Sagay

Dure 1h44

 

Avec :

Gugu Mbatha-Raw : Dido Elizabeth Belle Lindsay

Tom Wilkinson: William Murray

Sam Reid: John Davinier

Emily Watson: Lady Elizabeth Mansfied

Sarah Gadon: Lady Elizabeth Murray

Penelope Wilton: Lady Mary Murray

etc

 

 

Dontesque ?

A la mort de sa mère, une esclave noire, Dido Elizabeth Belle Lindsay est récupérée par son père, un noble anglais, qui tient à ce qu’elle grandisse en tant que sa fille légitime. Officier dans la marine, il ne peut pas l’élever lui-même, et la confie à son oncle. C’est donc dans la maison de son grand-oncle que Belle va grandir, et essayer tant bien que mal de se trouver une place dans une société qui ne voit pas son héritage d’un bon œil.

 

 

.oOo.

J’avais conscience de l’existence de ce film, dans un coin de ma tête. J’en connaissais le titre, en tous cas, parce que j’ai listé tous les films dans lesquels joue Matthew Goode dans un carnet (si vous le kiffez, cela dit, ne vous emballez pas, parce qu’il joue le père de l’héroïne et apparait donc deux minutes à l’écran, au début, avant de mourir sans qu’on le revoie… ne regardez pas le film pour lui, quoi)(mais regardez le film). Néanmoins, c’est en me baladant, comme je le fais souvent, dans le Secret Diary of a Cinephile de ladyteruki (ce que je vous encourage à faire aussi) que j’ai repéré le poster, et ai décidé de regarder le film sur le champ, parce que le poster me plaisait, et que la description qu'en faisait ladyteruki me parlait, d’autant que j’étais d’humeur à regarder des romances en contexte historique. Cela dit, bien que la romance prenne plus de temps d’écran que Matthew Goode (ce qui n’est pas un exploit), ce n'est pas l’intérêt principal du film. Film qui est basé sur des faits historiques, et surtout sur une personne réelle (Dido Elizabeth Belle), représentée sur ce tableau (qui est important dans le film) :

 

 

Alors, comme c’est souvent le cas, le film prend quelques libertés historiques, mais il n’en reste pas moins que c’est un film très engageant, intéressant, et qui éveille suffisamment la curiosité pour qu’on ait envie d’en savoir plus sur le sujet. Ce film m’a aussi fait réaliser quelque chose qui m’a fait un choc : sans être érudite, je suis un peu renseignée sur l’histoire de l’esclavage aux Etats-Unis (et de ses « restes ») parce que le sujet est soulevé par des films et livres, mais aussi parce qu’on m’en a parlé à l’école (et encore, c’est parce que mon cursus contenait beaucoup de civilisation américaine). En revanche, je ne sais quasiment rien de l’histoire de l’esclavage en Europe, ou en France en particulier. Ca m’a tellement perturbée que j’ai ressorti mes cours de collège (qui étaient censés couvrir la période) et j’ai repéré très exactement trois lignes sur le sujet : deux dates sur son abolition, et une phrase disant qu’on envoyait les esclaves aux Etats-Unis, sans plus d’explications. Apparemment, le programme a changé depuis ma sortie du collège donc le sujet est un peu plus traité à présent, mais nous, on l’a quasiment survolé, et ça m’a fait un choc de réaliser ma propre ignorance.

 

Bref.

 

Le film commence en 1769. L’Angleterre, comme nous le rappelle l’introduction, est un empire colonial, et l’esclavage n’a pas encore été aboli. Après un saut dans le temps, on se retrouve en 1781, et le pays est en plein émoi, à cause d’un procès qui pourrait provoquer une sacrée secousse. Il s’agit de l’affaire du massacre du Zong. Un massacre dont j’avais vaguement entendu parler à la fac (quand nous avions abordé le tableau Le négrier de William Turner), mais qu’on n’avait pas beaucoup traité non plus. Pour résumer, le Zong était un navire transportant des esclaves, et qui en a jeté plus d’une centaine par-dessus bord en route, les tuant évidemment tous. Les négriers ont prétexté que les esclaves étaient malades, qu’il n’y avait pas assez d’eau, et que la survie de l’équipage était en jeu. Ils demandaient donc à être remboursés par les assureurs (les esclaves étant assurés, comme de la marchandise…), et il revenait donc au Lord juge en chef d’Angleterre et de Galles de trancher : les assureurs devraient-ils payer ou pas ? Le Lord en question, c’est William Murray, le grand-oncle de notre héroïne, et le long du film, nous suivons l’affaire du Zong, ainsi que le juge tandis qu’il avance vers une décision. Décision cruciale, car pour simplifier, si le juge ordonne aux assureurs de payer, alors les esclaves sont considérés comme de la simple marchandise, mais s’il va dans l’autre sens, l’affaire pourrait apparaître pour ce qu’elle est : un massacre inhumain. Sacrés enjeux, donc.

 

Néanmoins, si la question de l’esclavage est forcément très présente dans le film (l’héroïne découvre l’ampleur de l’injustice, son grand-oncle doit prendre une décision qui pourrait ébranler le pays, le premier rôle masculin est un abolitionniste convaincu qui milite tout le long pour influencer la décision du juge), les personnages la considèrent « de loin », dans le sens où on ne voit pas explicitement d’esclaves. On voit des personnes noires, mais le film ne clarifie pas leur statut, sinon pour Mabel, la servante noire de la famille centrale, dont on nous dit qu’elle n’est pas une esclave, mais une employée au même titre que le reste du staff (en tous cas c’est la position du grand-oncle). Plutôt que l’esclavage, Belle, fille d’une femme noire et d’un homme blanc, est directement confrontée (les deux étant évidemment liés) au racisme de la haute société dans laquelle elle évolue, et qui se manifeste sous différentes formes. Il y a un racisme dans les règles qui régissent la société, celles qui font que son rang est trop haut pour manger avec les serviteurs, mais qu’elle est trop noire pour manger avec sa famille blanche, surtout quand il y a des invités. Il y a un racisme outré, lorsque le père de Belle veut la confier à ses grands oncle et tante qui, aussitôt, s’exclament « mais elle est noire ! » (ils finissent par se réconcilier avec l’idée heureusement, même si la situation n’est clairement pas idéale). Il y a un racisme de haine, violent, comme celui de James Ashford (interprété par Tom Felton  dans un rôle de fils de bonne famille raciste ! How new ! :D) qui est ouvertement dégoûté par la jeune femme et l’agresse carrément, et le racisme d’Oliver, son frère, qui est au contraire attiré par la jeune femme mais appelle l’héritage blanc de son père « sa meilleure moitié », et traite son héritage noir comme quelque chose à pardonner, à dépasser. Bref, le racisme est partout, et s’exprime différemment à chaque fois, mais frappe toujours violemment une Belle qui a bien du mal à trouver sa place. Et le film n’est pas appelé « Belle » pour rien.

[Entre deux étages] Belle[Entre deux étages] Belle
[Entre deux étages] Belle
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« Belle » désigne bien notre héroïne mais à vrai dire, ce n’est pas comme ça qu’on l'appelle le long du film. Lorsque ses nouveaux gardiens demandent son nom, son père répond « Elle s’appelle Belle. Comme sa mère. Dido Elizabeth Belle Lindsay ». Après avoir remarqué « Tu lui as donné ton nom de famille ? », sa nouvelle famille conclue alors « Nous l’appelerons Dido. », et effectivement elle est appelée « Dido » tout le long. Alors a priori Belle est un nom de famille ? Ce qui est sûr en tous cas, c’est que de tous ses noms, « Belle » est celui qui se réfère à sa mère noire, si bien qu’il représente précisément ce que les gens cherchent à étouffer. Appeler le film comme ça, c’est annoncer le sujet du film, en mettant sur le devant ce que tous les personnages du film aimeraient bien cacher, et rendre honteux pour l’héroïne. Par ailleurs, tout simplement, le film porte le nom de l’héroïne parce qu’il parle d’elle (merci captain obvious). Le film se situe à un moment important de l’histoire, et aborde de grands thèmes, mais c’est aussi une histoire personnelle, celle d’une petite fille qui grandit dans des circonstances… compliquées.

 

J’ai trouvé que l’actrice, Gugu Mbatha-Raw (que j’ai reconnu en tant que Tish, la sœur de Martha Jones dans Doctor Who), était excellente. Elle est dans cinq films cette année, dans des rôles principaux la plupart du temps, et j’en suis vraiment ravie. Le seul de ces films que j’ai vus, pour le moment (The Cloverfield Paradox) était décevant, mais ce n’était certainement pas de sa faute, et même si je sais que ça me prend toujours des plombes, je suis enthousiaste à l’idée de découvrir ce que j’ai manqué (elle a aussi fait du théâtre, et plein de télé !). Bref, dans Belle, elle est excellente. Elle est engageante, expressive, on sent toujours ses émotions, et elle provoque l’empathie facilement, avec des scènes qui sortent particulièrement du lot, comme celle terrible où, après une énième humiliation, elle se met à pleurer devant le miroir, ses doigts tirant sur cette peau qu’on aimerait lui faire détester.

 

Comme précédemment mentionné, socialement, elle est au dessus des serviteurs, mais sa couleur de peau la place en dessous de sa propre famille. « Je ne sais pas si j’ai une place quelque part », dit-elle. Petite fille, lorsqu’elle arrive chez sa nouvelle famille, elle essaie de déchiffrer la représentation péjorative des noirs sur les tableaux du domaine (plus tard, elle devra poser pour un tableau, une perspective l’emplissant de crainte). Et elle grandit sans aucun contact à la culture de sa mère. Une de mes scènes favorites du film (peut-être même ma scène favorite, tout court) est le moment bref, mais magique, où Mabel (Bethan Mary-James), la servante noire de la maison lui montre comment coiffer ses cheveux de manière moins douloureuse. Tout ce temps, Belle a bien réussi à coiffer ses cheveux, mais sans doute en les abîmant et en se faisant mal, parce qu’elle n’a eu personne pour lui apprendre à faire autrement. Mabel est la première personne noire avec laquelle elle interagit vraiment, et quand on voit le sourire de Belle dans le miroir, elle respire le bonheur, et ça met encore plus en évidence la cruauté d’avoir privé cette petite fille de toute représentation d’une moitié d’elle, la forçant à endurer des douleurs quotidiennes en conséquence.

 

Belle a vraiment été maintenue dans l’ignorance. Ses questions sont esquivées quand c’est possible, et on veut tellement l’empêcher de se renseigner que, lorsque John Davinier, notre lead romantique, répond à ses questions et l’instruit sur l’affaire du Zong, il est carrément viré par le grand-oncle.

 

Je n’ai pas encore parlé de la romance ! Enfin pas trop. Comme je le disais, à mon avis, ce n’est pas l’intérêt principal du film. C’est une romance engageante, le jeune homme est mignon et sympathique (l’acteur, sans être désastreux, est quand même le plus faible du casting par contre), et il apprend à écouter Belle, réalisant au passage qu’il y a des choses qu’il ne pourra jamais pleinement comprendre parce qu’il n’en est simplement pas la cible (au début du film, il se moque de Belle d’avoir peur de poser pour un tableau, et ce n’est qu’à la fin qu’il finit par comprendre que ce qui, pour lui, est une expérience facile, encore qu’un peu vaine, peut être terrifiant pour quelqu’un ne jouissant pas des mêmes privilèges blancs que lui). C’est agréable de les voir construire une relation, dans l’affection,et le respect (quelque chose qui n’est gagné pour aucune femme, comme en fait les frais Elizabeth, la cousine de Belle qui déclare amèrement que « les femmes ne sont que les objets des hommes »). John Davinier joue surtout un rôle important, cela dit, parce qu’il est la première personne à réellement informer Belle de ce qui se passe dans le monde, et parce qu’il lui permet d’étendre ses horizons, l’aidant ainsi à se former des opinions politiques, et à agir en conséquences. L’épanouissement de Belle fait plaisir à voir, et puis bon, j’étais contente de les voir tomber amoureux, et ne leur souhaitais que du bonheur.

 

Enfin, je tiens à ajouter que ce film est superbe. La peinture y tient un rôle important, et c’est approprié du coup que le film fasse souvent penser à un tableau. Je ne sais même pas à quoi ça tient… Ca me frustre énormément de ne pas arriver à mettre le doigt sur la raison, mais j’ai passé mon temps à prendre des captures d’écrans, parce que certains plans me faisaient vraiment penser à de très belles peintures.

 

 

En tous cas, je sais au moins que mes yeux en étaient ravis. Merci pour eux, film ! (et du coup, il faudra peut-être que je fasse aussi un tour du côté de la filmographie de la réalisatrice, Amma Asante ! …. *time to add things in the notebook*)

 

J’ai beaucoup aimé ce film. Il propose un personnage principal attachant et fort, explore un sujet que je ne crois pas avoir déjà vu traité sur grand écran (ce qui ne signifie pas que ça n’a jamais été fait, mais pour moi c’était une première fois), et offre un joli spectacle à nos mirettes au passage. Bref, des fois que ce ne soit pas clair, c’est un film que je vous conseille !

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