[Intrusion mentale] Jeremy C. Shipp - Bedfellow

Publié le 11 Novembre 2020

 

Illustration de couverture par Greg Ruth

 

 

Un soir, un homme mystérieux entre chez les Lund par effraction. La famille est d’abord terrifiée par cet homme qu’ils ne connaissent pas, mais puisque que c’est un collègue du père de famille, il n’y a pas raison de s’inquiéter ! Il est un peu étrange, c’est vrai, mais c’est un ami de longue date… Et puis leur oncle n’a-t-il toujours pas vécu chez eux ?

 

oOo

 

Causons de Bedfellow ! Un livre que j’ai choisi de lire parce que 1/ la couverture est inquiétante 2/ le titre me rappelait un court-métrage d’horreur qui m’avait foutu les boules à une époque (cf. la fin de l'article), et 3/ le concept que laissait entrevoir la « quatrième de couverture » (techniquement j’ai lu le livre sur liseuse, donc il n’y avait pas de couverture matérielle) était particulièrement angoissant. L’idée d’une créature s’immisçant dans le cerveau des gens, modifiant leurs souvenirs, et s’installant dans leur vie, je trouvais ça flippant à souhait, et un coup à vous rendre bien paranoïaque. Donc j’ai décidé de lire le livre, et je dois dire que je l’ai trouvé très engageant pendant la majeure partie de ma lecture.

 

Ce que j’ai préféré dans Bedfellow, de loin, est la façon dont la créature s’insère dans la vie des personnages centraux. C’est fait de façon très fluide. Le livre est présenté comme une succession de points de vue : chaque chapitre, plutôt court, est écrit du point de vue (pas à la première personne, mais du point de vue) d’un des membres de la famille. Jamais celui de la créature, qui reste très mystérieuse tout le long, mais des personnages humains qui vivent leur vie. Et si, au début, il y a un choc pour eux, de trouver un inconnu chez eux, on les voit peu à peu reprendre leur vie, et on note simplement que, de façon très naturelle, sans que leur attention soit attirée dessus ou qu’ils se posent de questions, la façon dont ils décrivent la créature change. « Marvin » devient « Oncle Marvin » sans même que les personnages le réalisent. Comme la narration est au présent, on est dans l’instant, on les regarde penser, et on peut voir leurs pensées être modifiées. C’est quelque chose que j’ai beaucoup aimé. Je me demandais toujours qui serait devenu « Marvin » la prochaine fois qu’il serait mentionné, et jusqu’où ça irait, et je trouve que l’auteur a fait un excellent choix de présentation et écriture sur ce coup-là.

 

Malheureusement, si ce choix-là rend la lecture très agréable, l’auteur en fait un autre qui m’a bien moins plu : celui de multiplier des références culturelles. Entre autres choses et personnes sont mentionnés : Lin Manuel Miranda, Tommy Wiseau, Wonder Woman, Harry Potter, Steven Universe, Star Trek, Totoro, Garbage Pail Kids, Mechagodzilla, Trolls 2, Howard the Duck, Return to Oz, David Bowie, etc etc etc. Je ne sais pas pourquoi l’auteur s’est dit que j’avais besoin de savoir que tel personnage a un pyjama avec tel personnage dessus et que tel autre a des posters de tel chanteur, mais autant une référence ici et là ça ne me dérange pas, autant là le name-dropping constant en devenait une distraction, du moins pour moi. Alors on pourrait avancer que c’est une façon de montrer que la vie de la famille centrale est très vide. La mère de famille multiplie également les jeux de mots gênants et les soirées à thème (il y en a une à thème dinosaure, donc c’est une bonne maman, j’ai décidé), autant de choses auxquelles elle se raccroche pour maquiller le fait que sa vie est en train de se désagréger. Mais je ne pense pas que ça soit le but des références. Peut-être que c’était pour faire de la famille une famille vraiment lambda : toutes les références les plus mainstream viennent d’eux, alors que toutes les plus obscures sont faites par la créature. Je ne sais pas. Je ne suis pas certaine. Tout ce dont je suis certaine c’est que ça me tapait sur les nerfs, même si c’était sans doute petit de ma part.

 

Bon, mais pour revenir au positif, j’ai trouvé que toute la progression de l’emprise de la créature était joliment rendu. Comme dirait Oncle Marvin « il ne faut pas presser la résolution d’un mystère » et l’auteur prend son temps. Par ailleurs, j’ai aimé que l’auteur garde les descriptions très vagues, et qu’il ne cherche pas à tout rationaliser et expliquer. On est dans la tête des personnages, face à une créature qui les dépasse, qu’ils ne peuvent pas comprendre, et c’est vraiment le sentiment que donne le roman. Le livre se fait progressivement de plus en plus chelou, mais ça ne m’a pas dérangée, j’étais tout à fait prise dans l’histoire.

 

Et puis la fin est arrivée.  Et elle n’est pas mauvaise, elle est juste… abrupte.

 

Mais causons d’abord de la famille centrale, une famille présentée comme plutôt banale, qui, en surface, ont l’air de mener une vie paisible. Le petit garçon aime le dessin, les monstres et a beaucoup d’imagination (et il a inventé un croctopus invisible, donc c’est quelqu’un de bien), et sa grande sœur adolescente a constamment honte des jeux de mots de leur mère, qui s’occupe de la maison pendant que le mari va travailler. Mais très vite, on apprend que tout ne va pas bien dans le foyer, le couple bat de l’aile, parce que le père éprouve un ennui grandissant pour sa vie.

 

"La peur au ventre, Imani fait défiler les photos de l’album numérique, remontant le temps sur son téléphone. Ses pattes d’oie disparaissent et ses enfants rapetissent et rapetissent jusqu’à n’être plus là du tout. Les cheveux gris de son mari retrouvent la couleur des séquoias qu’elle entourait de ses bras pour rire pendant leurs jours de camping. « Je suis une amie des arbres » disait-elle à chaque fois. Elle rembobine leur vie ensemble, et Hendrick semble plus heureux sur chaque photo. "

 

Il n’y a pas de raison précise à la distanciation du mari, semble-t-il : il se sent simplement déconnecté de sa femme, et vit dans ses fantasmes, pendant qu’Imani essaie de faire fonctionner le foyer. Elle s’accroche à ses rituels et fait tout le boulot émotionnel, mais aussi tout le boulot physique, tout en essayant de maintenir des apparences qu’elle sait fausses. Elle s’épuise à une tâche impossible, s’accrochant à un espoir futile, une situation dont elle a déjà fait l’expérience avec une mère abusive, mais dont elle n’arrive pas à se tirer, et c’est triste à regarder.

 

"Elle a l’impression presque quotidienne d’être une escroc dans cette maison, tandis qu’elle feint d’avoir le contrôle, imitation de pacotille des mères qu’elle a vues à la télé. "

 

-

"Lorsqu’elle était enfant, Imani se disait souvent que si elle rangeait parfaitement la maison, si elle cuisinait parfaitement le dîner pour sa mère, alors tout irait rien. Et elle a beau se détester de le penser, voilà qu’elle se dit la même chose à présent. Fais tout parfaitement et peut-être que ton monde ne s’effritera pas. Peut-être qu’il t’aimera encore, finalement. "

 

Sans dire que le personnage m’a passionnée, c’est difficile de ne pas la prendre en compassion, et la créature s’intègre parfaitement à tout ça, parce qu’en gros la créature est l’incarnation des concepts de gaslighting et illusions. Elle plonge la famille dans une fausse réalité, et ils doivent se réveiller s’ils veulent lui échapper (même si on ne sait pas exactement ce que la créature leur réserve), de même qu’Imani doit se réveiller si elle veut échapper à un avenir de plus en plus malheureux (même si on ne sait pas exactement en quoi il consisterait).

 

Qu’elle soit dévastatrice ou plus optimiste, je ne dirais pas que la conclusion à cette partie de l’histoire est décevante : tout ce qui devait être inclus est inclus, donc ça se tient.

 

[spoiler] C’est vrai que j’aurais aimé voir Imani remettre son mari à sa place de vive voix, mais dans la situation c’était chaud, et à la place elle l’abandonne comme une merde dans ses fantasmes, à la merci de la créature, et c’est pas mal aussi. D’autant que la créature lui dit ses quatre vérités à la place d’Imani, haha. Bien sûr, dans une situation plus normale, je trouverais ça extrême, mais dans le contexte du roman, c’est très bien. Et on n’a aucune idée de ce qui va arriver à Imani après ça, le livre nous laissant sur un « bon, il y a un plan, et personne ne sait trop quoi, mais Imani n’a plus peur en tous cas », mais pour moi ça fonctionne, parce que l’essentiel c’est qu’elle se soit échappée, avec ses enfants. Comment elle va vivre ensuite est bien sûr une question importante pour elle, mais ce qui intéressait le livre était qu’elle fasse le premier pas, le pas décisif, et elle l’a fait. [/spoiler]

 

C’est la conclusion à l’affaire « créature », moi qui m’a un peu frustrée sur le moment. Maintenant que le temps a un peu passé, ça va mieux, mais sur le moment ça m’avait fait un gros effet « tout ça pour ça ?! » avec une violence qui m’a fait pousser un « quoi !? » dont mon père et ma petite sœur pourraient même témoigner parce qu’ils étaient dans la même pièce que moi et qu’ils m’ont demandé pourquoi j’avais crié. Je crie rarement quand je lis, mais le livre avait bien, bien fait monter la sauce, donc mes attentes étaient à leur comble, vous comprenez, et surtout : je n’avais rien vu venir.

 

[spoiler] La créature semblait juste impossible à vaincre. J’étais curieuse de voir à quoi pourrait bien ressembler la confrontation, quel plan (foireux ou victorieux) les personnages monteraient quand ils comprendraient ce qui se passe. Je ne m’attendais certainement pas à ce que ça finisse « bon bah, on se casse ». Et quelque part, je respecte cette fin. Parce que des fois il n’y a effectivement rien à faire, et que si l’auteur avait tenté de bidouiller un truc, il y a beaucoup à parier que ça n’aurait pas fonctionné. Donc finalement, qu’Imani décide de fuir le danger plutôt que l’affronter, c’est pas insensé du tout, et puis ça va avec le thème du mariage dans lequel il n’y a plus rien à sauver. Mais c’est tellement abrupt que sur le moment, ça m’a sincèrement choquée, et laissé un goût amer dans la bouche, d’autant que les étapes pour arriver jusque là me semblaient un peu faciles. La famille échappe au pire parce qu’une des créatures contrôlées par la créature principale a décidé que l’ado était « spéciale », mais… en quoi ? Bref. Je me suis sentie laissée en plan. [/spoiler]

 

Après, je crois aussi que le support sur lequel j’ai lu le livre a joué. C’est con mais comme j’ai lu le livre sur liseuse électronique, j’ai simplement moins senti venir la fin. Oui, la liseuse nous dit à combien de pourcents on en est d’un bouquin, mais je vérifie rarement, alors que quand on a un livre entre les mains, un livre physique, on réalise bien quand il reste très peu de pages. Là, je n’avais pas vu que l livre était presque terminé. J’étais tel un personnage de drama sud-coréen qui se prend un camion :’D  

 

Mais le fait est que je comprends la conclusion. Elle fait sens, autant au niveau de l’histoire que de ses thèmes, et en y repensant, je ne sais pas si l’auteur aurait vraiment pu conclure autrement. Mais comme je disais : c’était juste… abrupt. Et sur le moment, je ne vous cache pas que je me suis sentie fâchée contre l’auteur, un peu. Néanmoins, le temps a passé, et j’ai plus d’appréciation pour cette fin à présent.

 

Le fait est que j’ai apprécié ma lecture, finalement. Il m’a fallu un peu de temps pour me réconcilier avec tout, et je pense toujours que balancer des références partout était agaçant (là-dessus je n’ai pas changé de position), mais c’était un livre divertissant et intriguant, j’ai trouvé. Il ne propose pas de personnages particulièrement mémorables et repose avant tout sur son concept, mais j’ai trouvé le concept bien exécuté. C’est loin d’être un livre parfait, il y a clairement des points que j’aurais souhaité plus solidement développés et qui fragilisent, à mon sens, l’ensemble, mais c’était fun et un peu angoissant (mais pas de quoi cauchemarder non plus), je suis restée curieuse tout le long, et donc je suis contente de l’avoir lu et compte me pencher sur les autres livres de l’auteur, un de ces jours.

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :