[Deux moitiés d'un tout] Italo Calvino - Le Vicomte pourfendu

Publié le 28 Octobre 2020

Court, amusant et facile à lire, le Vicomte pourfendu est une lecture divertissante, pleine d'humour et de choses plus sombres, qui entend également nous proposer une vision de l'humanité.

 

Illustration de couverture par Louis Constantin

Au cours d’une bataille contre les Turcs, Médard de Terralba, chevalier génois, est coupé en deux par un boulet de canon. Ses deux moitiés continuent de vivre séparément, l’une faisant le bien, l’autre mutilant tout sur son passage.


Ce conte est pétri d’humour et de cynisme. Le monde imaginaire de Calvino où des doigts coupés indiquent la route à suivre, où les lépreux vivent heureux a pourtant toutes les couleurs du réel. Et le Vicomte pourfendu prouve avec brio que la vertu comme la perversité absolues sont également inhumaines.

Quatrième de couverture, édition Le Livre de Poche

/!\ Le livre est court et c'est un conte philosophique dont le principal intérêt n'est pas la surprise de son dénouement à mes yeux. En conséquence, cet article contient des spoilers. Si vous ne voulez pas les lire, contentez-vous de la conclusion, je suppose^^

 

Un autre livre ! Choisi, celui-là, pour une raison très pragmatique : il est court. Et j’étais dans cette position reloue où j’allais bientôt partir une semaine en vacances, donc si je commençais quelque chose de long, je ne le finirais pas avant de partir mais il ne me durerait pas la semaine, si bien que je serais obligée de prendre plus de livres et donc d’alourdir la valise (certes, j’avais l’intention de prendre ma liseuse aussi de toute façon, mais je suis encore attachée au format papier, donc la liseuse c’est le secours). Bref, il me fallait quelque chose que je pourrais très facilement lire en deux jours, d’où : Le Vicomte pourfendu (que j’aurais aisément pu lire en un seul, à vrai dire). En plus je n’avais encore jamais lu Italo Calvino ! Mon expérience de cet auteur s’arrêtait aux couvertures de ses recueils de contes que nous avons à la maison. J’aime beaucoup, ces couvertures, du reste. Mais je crois que mon inculture avait créé une drôle d’attente : j’étais persuadée que le Vicomte pourfendu serait un long conte destiné aux enfants, alors que pas du tout, et les premières pages rendent ça très clair avec leur description de chevaux éventrés qui cherchent à retenir leurs entrailles, et de cadavres « d’hommes et de femmes nus, rendus méconnaissables par les bubons » de la peste et qui sont, en plus, couverts de plumes, parce que les charognes de vautours se sont « mélangées à leurs dépouilles ». Aussi, plus tard, il y a une orgie où un village de lépreux s’envoient en l’air tous ensemble. Bref, non, ce n’est pas un livre expressément orienté pour les enfants.

 

Cela dit, j’aurais certainement pu le lire jeune sans en être traumatisée du tout, parce que le livre n’est pas gore non plus (je pense sincèrement que la nouvelle que j’avais écrite pour un devoir en CE2 était plus gore). Il a des images sombres, mais ce n’est pas un livre pesant, et il mêle son macabre à beaucoup d’humour, pour donner une lecture plus fun qu’autre chose.

 

Le monde décrit par Italo Calvino est réaliste dans sa violence mais fantastique par des tas d’autres aspects. Déjà, un type coupé en deux avec deux moitiés qui se mettent à vivre chacune de leurs côtés, on va pas se mentir, c’est chelou, mais même dans les détails du monde, comme les cigognes rendues charognardes par la faim, et les doigts coupés qui indiquent le chemin, il plane quelque chose de fantastique sur le livre. Et même si tout crie que c’est pas la joie, découvrir ces détails du monde, en revanche, est amusant, le livre allant souvent contre nos attentes, par exemple en écrivant un médecin qui n’a quasiment aucun intérêt pour la médecine ou des lépreux qui semblent tellement plus heureux que le reste du monde que le narrateur aimerait limite bien rejoindre leur village. Mais ce qui me faisait le plus sourire, c’était certainement la mauvaise moitié du Vicomte. Il y a quelque chose de drôle à l’idée d’un type à cheval avec une épée qui passe ses jours à couper tout et n’importe quoi en deux, mais surtout c’étaient ses mensonges éhontés qui me faisaient sourire. Le long du livre, il essaie plusieurs fois de tuer le narrateur, est pris en flagrant délit, et à chaque fois ment sur ses intentions de façon tellement transparente que ça m’amusait beaucoup.

 

Le Vicomte pourfendu, bien qu’il invite à la réflexion et multiplie les images sordides, est une lecture divertissante et facile.

 

La violence qu’il décrit est, par ailleurs, nécessaire. Particulièrement au début. Je ne sais pas si c’était voulu par l’auteur, mais dans le livre on peut voir la description d’un des effets des horreurs de la guerre sur une personne. Il n’est pas rare que, quand quelqu’un revient de la guerre, ses proches en disent que cette personne a « laissé quelque chose » sur le champ de bataille. Après avoir vécu l’enfer, les gens reviennent changés, ou « incomplets », et on pourrait avancer que c’est ce qui arrive au Vicomte ici : il laisse la meilleure partie de lui sur le champ de bataille. Et elle revient, mais ça prend du temps. Je ne pense pas que ce soit le thème qu’Italo Calvino voulait réellement développer, mais je trouvais ça intéressant à noter, et dans le cadre de ce « changé par les horreurs de la guerre », décrire ces horreurs (sans pour autant s’attarder sur la description de chaque cadavre, mais on nous peint juste la situation) a pas mal de sens. Et puis, après cela, comme il est question de nous parler du pire d’un homme, c’est également sensé de nous montrer ce « pire ». D’autant que tout le livre parle de l’équilibre entre « deux extrémités », donc ça parait naturel qu’il ait une dose de fantastique pour aller avec son réalisme, et une dose de choses lourdes pour aller avec sa légèreté.

 

Il y a plusieurs choses, le long du livre, dont on nous dit qu’elles sont « coupées en deux ».

 

L’une d’entre elles est le monde lui-même, dont le narrateur nous écrit qu’il n’est pas complet, et qu’il ne suffit pas d’un individu (même puissant) complet pour le changer. Il manque plus que ça pour que notre monde soit enfin harmonieux. Une autre chose est, bien entendu : le Vicomte lui-même, pourfendu et séparé en deux moitiés, l’une parfaitement mauvaise et l’autre parfaitement bonne.

 

La moitié mauvaise est… eh bien, mauvaise. Et évidemment crainte et détestée. Ce qui peut paraitre plus surprenant, en revanche, est que la bonne moitié, si elle est d’abord appréciée, devient également très peu appréciée par l’entourage du Vicomte. Le livre, bien entendu, ne cherche pas à nous dire qu’être une bonne personne est répréhensible. Le problème de la bonne moitié du Vicomte n’est pas qu’elle a de bonnes intentions, mais qu’elle applique une vision intransigeante de la morale qui n’est réalistiquement pas praticable, trop théorique et détachée de la réalité humaine, et des besoins des hommes. Par exemple, le bon Vicomte fait la morale aux lépreux et les prive de leurs fêtes qu’il juge dépravées, mais, ce faisant, il les prive surtout de ce qui leur permettait de faire face à leur maladie, et les lépreux doivent donc désormais vivre malades et sans distraction, donc malheureux.

 

La bonté que pratique le bon Vicomte n’est pas humaine, parce que, comme l’avance le livre, les gens sont un mix de bon et de mauvais, et sans ce mix, les deux moitiés sont également rejetées. La bonne est même presque plus rejetée que la mauvaise, parce que le côté moralisateur repousse. Et les moitiés elles-mêmes ne sont pas réellement heureuses, ou en tous cas pas satisfaites, bien que vivre en étant une « moitié » ait quelque chose d’attirant. L’attirance vient du fait qu’être une moitié, comme les moitiés du Vicomte, élimine les questions. On voit les choses de façon étriquée mais tout nous parait très clair, il n’y a plus de raisons de douter. Le souci c’est que le monde n’est pas si simple, donc il ne peut pas y avoir de satisfaction : les deux moitiés passent leur temps à essayer de corriger le monde, pour qu’il corresponde à leur vision limitée, et le travail est infini et voué à l’échec, car un individu seul ne peut pas changer le monde entier, surtout un monde qui résiste à ses efforts.

 

Enfin, une autre chose « incomplète » qu’évoque le livre est la jeunesse, le narrateur (le neveu du Vicomte, âgé de sept ans au début du livre mais adolescent à la fin) se sentant de plus en plus « triste et lacunaire » parce qu’il sent que quelque chose manque. « Il arrive qu’on se croie incomplet » écrit Italo Calvino « simplement parce qu’on est jeune ». L’utilisation du verbe « croire » plutôt que d’écrire « il arrive qu’on soit incomplet simplement parce qu’on est jeune » implique (pourvu qu’on puisse faire confiance à la traduction, évidemment) qu’on peut croire à tort. Peut-être qu’on est incomplet parce qu’on n’a effectivement pas fini de se construire, ou peut-être qu’on n’a pas encore ouvert les yeux sur une partie de soi. Au début du livre, le Vicomte lui-même nous est présenté comme naïf, débarquant à la guerre sans savoir dans quoi il met les pieds, et finalement c’est après avoir été coupé en deux puis recollé qu’il grandit réellement, comme si l’expérience lui avait permis de se pencher sur toutes les choses qui le composent, et donc de mieux se connaître. C’est une méthode extrême de se découvrir, très subite, là où grandir en est une plus longue et progressive, où on découvre des parties de soi petit à petit. Ce qui ne signifie pas qu’on ne peut pas les modifier et en importer d’autres pour continuer la construction, notamment au contact des autres.

 

Ou peut-être que je raconte n’importe quoi :D C’est aussi une possibilité.

 

En tous les cas, c’était un bon livre. Il n’est pas difficile à lire, mais peut servir de bon point de départ à des conversations plus complexes (pour les gens qui peuvent… #Jaiunpetitcerveauokay), et même sans y réfléchir particulièrement, le conte est juste amusant.

 

(haha, pardon)

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