[Racines empoisonnées] Jonathan Auxier - The night gardener

Publié le 16 Avril 2021

 

Illustration de couverture par Patrick Arrasmith

 

The night garderner suit deux orphelins irlandais qui, au bout d'un long voyage, se font engager comme serviteurs dans un manoir inquiétant et mal en point. Mais la maison et ses habitants ne sont pas tout à fait ce qu’ils semblent être. Bientôt, les enfants doivent faire face à un mystérieux étranger… et à une vieille malédiction mettant leurs vies en danger.

 

Extrait traduit et légèrement modifié de la quatrième de couverture,

éditions Amulet

 

 

oOo

 

Note: sauf erreur de ma part, il n'existe à ce jour pas de traduction française de ce livre. Donc j'ai traduit les extraits moi-même, mais si vous voulez lire le livre, il vous faudra le lire en anglais (pour le moment, en tous cas).

 

Après avoir fini The ocean at the end of the lane de Neil Gaiman, j’étais d’humeur à lire plus de livres inquiétants pour jeunesse. Je ne sais pas pourquoi mais ces livres-là sont parfois même plus efficaces sur moi que les livres d’horreur pour adultes (même si certains me foutent les boules, bien entendu). En partie, je suppose que c’est parce que j’ai plus de peurs en commun avec les enfants que les adultes (j’ai peur du croque-mitaine, pas des serial-killers), et en partie je pense aussi que comme ces livres s’adressent (du moins en partie) à un public jeune, ils ne partent pas dans l’horreur hardcore et, souvent, aiment le « creepy » l’ambigu, ce qui a tendance à être très efficace sur moi. Bon, ça me file pas des cauchemars, d’accord, mais bien un ou deux frissons. Donc yep, j’étais d’humeur à lire plus de cela, et mon choix s’est donc porté sur The night gardener, une recommandation de SALT dont j’aimais le titre et dont je trouvais la couverture très jolie, ce qui est toujours un bonus sympa. Et yay, j’ai beaucoup aimé le livre ! Je pensais que je le lirais très lentement, mais… Okay, dans un sens, c’est vrai : j’ai mis cinq jours à le lire, alors que j’aurais certainement pu n’en mettre que deux. Mais j’avais un audiobook en cours, des dramas, des articles à écrire, et les yeux pas hypra valides, et je pensais mettre deux semaines, donc j’ai lu plus vite que j’avais anticipé, parce que je saisissais toutes les petites opportunités de lire quelques pages. Un fichier qui met un peu de temps à charger ? Une minute pour allumer l’ordinateur ? L’eau pour le thé qui met un peu de temps à bouillir ? Que des occasions de lire quelques pages, et bon, puisque les chapitres sont courts, autant finir le chapitre. J’avais envie de lire et connaitre la suite, tout simplement.

 

Je voulais quelque chose de divertissant et inquiétant, et j’ai eu exactement ce que je voulais ! Dès le chapitre 1, le livre lance des avertissements qui posent l’ambiance. Sur la première page déjà, après un premier paragraphe se concluant sur la phrase « La petite fille s’appelait Molly, et le petit garçon, son frère, Kip. » en vient un autre d’une seule phrase : « Et ils avançaient vers leur mort ». Le paragraphe suivant vient tempérer cela d’un « C’était, du moins, ce qu’avaient dit à Molly pas moins d’une douzaine de personnes, alors qu’ils étaient passés de ferme en ferme à la recherche du domaine des Windsors », mais le « Et ils avançaient vers leur mort » est d’abord présenté comme un fait et bien mis en évidence par le fait d’être son propre paragraphe. Après cela, on nous parle d’une boue « noire et vorace, s’accrochant à tout ce qui la touchait » et une vieille conteuse met les enfants en garde : les bois changent les gens, par ici. Ils font ressortir quelque chose de terrible en eux. Et en plus, il y a l’autre chose. Tout ça, c’est dans le chapitre 1, et le livre nous fait donc anticiper la suite, créant une menace dont les enfants se rapprochent, de moins en moins rassurés, mais sans qu’ils aient bien le choix (parce qu’en gros c’est ça ou la famine).

 

Le livre tire ensuite plusieurs éléments du Grand Livre des Choses qui font flipper Mila, et parmi celles-là, notamment, la décision de donner une conscience à des choses qui devraient être inanimées, et de rendre les décors mauvais. La forêt inquiétante semble avoir attendu les personnages, et dans le chapitre 20 on a cette ligne : « Elle ne voulait pas que la maison ait vent de son plan avant qu’elle en informe Madame Windsor ». Dans le contexte, Molly utilise peut-être le mot « house/maison » pour parler en réalité des gens qui sont dedans, mais la maison ayant été rendue inquiétante pendant des pages et des pages avec son arbre flippant et sa pièce secrète, la phrase peut également être lue comme traitant la maison elle-même comme une ennemie dotée d’oreilles et mauvaises intentions. Typiquement le genre de trucs qui me font frissonner.

 

Le roman a ses moments où « all Hell breaks loose » comme disent les anglophones, c’est-à-dire des moments de terreur où les choses dérapent et où l’horreur n’est plus juste suggérée mais bien montrée, mais la menace est d’abord tapie et insidieuse, et c’est de là que vient l’angoisse. On a cet arbre enroulé autour de la maison comme un kraken (« Mais le plus étrange et le plus inquiétant était de loin la présence de l’arbre, qui semblait s’être insinué dans l’architecture même de la maison », chapitre 4), ses tentacules cherchant à pénétrer à l’intérieur (« Un courant d’air traversa la maison, et l’arbre dehors griffa la fenêtre comme s’il cherchait à entrer », chapitre 5), et tout est question d’étouffement mais aussi de séduction. L’héroïne, Molly, explique, dans le chapitre 34 que, dans son pays, on se débarrasse des lézards en hiver en mettant une pierre brûlante dans le jardin. Les lézards viennent s’y coller parce qu’ils détestent le froid mais cette pierre qui les réchauffe finit par les tuer. La mécanique du livre est là : pas une attaque frontale mais un piège. Et moi, ça me parle.

 

The night gardener n’avance pas lentement, mais il prend son temps. Nous, on sait très rapidement que les personnages ne sont pas en sécurité, et la tension grimpe tandis que le piège se referme, avec des moments de basculement réussis. [spoiler] Mon favori est le moment où Molly et Kip réalisent que le relief vallonné du jardin est le résultat de toutes les tombes qui ont été creusées et refermées dedans. Le livre a parlé plusieurs fois de ce relief, on a vu les enfants s’y amuser, et le livre, d’un coup, tire le tapis sous nos pieds et rend rétroactivement glauques des tas de scènes, ce que j’ai adoré. [/spoiler] Enfin, comme la montée de la tension avait été réussie, il allait falloir que le final soit à la hauteur, et personnellement je n’ai pas été déçue. Il y a peut-être juste une chose qui ne m’a pas autant enthousiasmée que le reste ( [spoiler] le retour des créanciers [/spoiler] ) mais c’était plus que je m’en serais passée, je comprends pourquoi c’était là, et ça ne m’a rien gâché.

 

Le livre ne m’a pas réveillée la nuit, mais j’ai trouvé qu’il réussissait bien son ambiance angoissante et je m’y suis bien amusée. Et puis ça aidait que j’aimais beaucoup les personnages principaux.

 

Le livre est écrit à la troisième personne du singulier mais alterne entre deux points de vue : ceux de Molly et Kip, deux frangins qui n’ont clairement pas la vie facile. Irlandais, ils ont fui l’enfer de la Grande Famine (1845-1852), vivant l’enfer de la traversée de la mer dans des circonstances désastreuses, pour ensuite trouver l’enfer d’un pays qui ne les accueille pas avec bienveillance (cf. le médecin qui aime à répéter que les Irlandais sont stupides et une race inférieure) et dans lequel ils ont bien du mal à se nourrir également. Ca fait beaucoup d'enfers. Donc, tout de suite, on a envie de les soutenir, parce que ce n’est pas juste que des enfants (ou des adultes, du reste) aient à affronter de telles circonstances.

 

La famille Windsor, chez qui ils atterrissent, est moins immédiatement attachante, à l’exception de Penny qui se prend tout de suite d’affection pour Molly. J’ai eu énormément de peine, cela dit, pour le père de famille. Le livre en dresse un portrait bien pathétique, et dans le chapitre 8, il y a ce passage : « Bertrand semblait être ce genre de personne que le silence rendait mal à l’aise, et il s’était donné pour mission de meubler le repas de conversation […] Moins sa famille paraissait intéressée, plus il redoublait d’efforts pour les divertir. » Dude, toi et moi, même combat T.T Cela dépend avec qui mais, je vous jure, en lisant ça, j’ai eu des flash-backs de beaucoup de repas avec mon père, et j’ai senti sa douleur. La maitresse de maison, elle, est autoritaire, sévère et souvent sèche, même si on devine parfois chez elle une grande tristesse, et le fils, Allistair, n’a, semble-t-il, aucune qualité rédemptrice. Néanmoins, on perçoit rapidement que ces gens sont également des victimes et qu’ils n’ont peut-être pas toujours été comme ça, si bien que je ressentais plus de pitié que d’aversion à leur égard. Bon, un peu d’aversion pour Allistair. Mais plus de pitié pour les autres.

 

Nos deux héros sont néanmoins clairement Kip et Molly qui, en plus du reste, ont également perdu leurs parents dans la traversée en bateau. Le livre est une aventure divertissante mais aussi une métaphore pour la façon dont le chagrin, le deuil et la culpabilité, si on ne s’en occupe pas, peuvent empoisonner les gens et les relations.

 

Le livre écrit des sentiments compliqués et pesants aux personnages. Il ne se contente pas de parler de « tristesse » que Molly et Kip n’aient plus leurs parents : il y a l’absence, il y a la culpabilité (d’avoir survécu, d’avoir été un « fardeau »), il y a les responsabilités qui tombent soudainement sur leurs épaules, en particulier celles de Molly qui doit à présent s’occuper de son frère et ne sait pas comment s’y prendre. Le livre aborde les dangers de se voiler la face et de vouloir échapper à la réalité, de poser de jolis mais petits pansements sur des plaies béantes qui ne font que s’infecter, d’essayer de s’accrocher à un passé révolu au lieu de faire face et aller de l’avant. La menace, comme je le disais plus tôt, est toute en séduction. Elle propose de réchauffer les personnages comme la pierre réchauffe les lézards. Elle cajole, elle console, mais, sous couvert de cela, elle empoisonne, comme un arbre dont les racines ne feraient que s’étendre et s’étendre. Une seule douleur mais qui pervertit tout le terrain autour d’elle et fait mourir tout ce qui essaie d’y pousser : « Quelle que soit la direction dans laquelle elle se tournait, il semblait que l’arbre s’y trouve » (chapitre 5).

 

Dans le chapitre 10, il y a un moment qui m’a fait me dire « nooooon, c’est le meilleur moyen de te faire tuer dans un film d’horreur » :

 

« En entendant ce bruit, Molly n’eut qu’une envie : enfouir sa tête sous les couvertures et se boucher les oreilles. Mais ses parents ne l’avaient pas élevée comme ça : Maman et Papa disaient que lorsqu’on suspectait la présence d’un monstre sous son lit, il fallait se mettre à quatre pattes et vérifier pour en avoir le cœur net. Et si on avait la chance d’en découvrir un là-dessous -canines humides, et yeux rouges luisants- il fallait vite lui offrir une couverture et un bol de lait chaud afin qu’il n’attrape pas froid. »

 

Dans une situation horrifique, non, tu vas pas chercher ce qui a fait le bruit : tu ouvres une fenêtre et tu cours. Mais (et ce passage me fait beaucoup penser à The Babadook, du coup) parce qu’en l’occurrence le monstre, c’est le deuil, la perte des parents, le livre avance qu’il ne faut pas détourner le regard, mais bien regarder ce qu’il y a sous le lit, et accepter que c’est là, parce que le monstre ne va pas disparaitre juste parce qu’on l’ignore (« Ce qui est vrai est vrai, même quand c’est mauvais. », chapitre 24) . Non, son appétit ne fera que grandir, il n’en deviendra que plus terrible.

 

Ce n’est pas la seule idée qui prenne forme physique dans le livre : Kip (qui a une jambe malformée et donc du mal à marcher) est également équipé d’une béquille nommée « Courage », et si en français il faudrait adapter parce que, nous, on mettrait un déterminant avant le mot « courage », on a des phrases du type « He drew Courage » qui pourrait se traduire en français à la fois par « Il tira Courage » et « Il tira du courage ». La béquille est un objet physique mais représente aussi l’idée même de courage, donc. C’est fait de façon très ouverte, et ça fonctionne bien.

 

Bref, le livre est une aventure pleine de frissons et de moments héroïques, mais explore aussi des thèmes pas faciles, et, je trouve, le fait bien. Par ailleurs, The night gardener a également en commun avec The ocean at the end of the lane d’être une histoire à propos des histoires.

 

Notre héroïne, Molly, aime raconter des histoires. Elle en raconte plein et souvent, des histoires fantastiques pour ravir, pour divertir, mais aussi pour rassurer, pour protéger et pour créer des liens avec les gens (comme elle le fait avec Penny lors de son arrivée à la maison des Windsors). Le souci étant que ces derniers temps, Molly, qui ne sait pas comment expliquer à son frère que leurs parents ne vont pas revenir, semble avoir du mal à faire la différence entre histoires et mensonges. Ce qui fait du mal à sa relation avec son frère, et on en revient au thème de « fuir au lieu de faire face ». Molly utilise ses histoires pour fuir la réalité, alors que, d’après le livre, elles sont censées permettre l’inverse.

 

Le livre liste différents types d’histoires, et explore leur valeur, leur utilité. Et aussi ce qu’elles peuvent avoir d’effrayant en introduisant le personnage de la vieille conteuse, qui est ambigu, un peu inquiétant, parce qu’elle, comme les histoires, semble savoir quelque chose que nous ignorons. Il y a parfois dans les histoires des vérités que nous n’avons pas encore déterrées, et ça peut faire un peu peur, parce qu’on ne sait pas ce qu’on va trouver en creusant.

 

En tous cas, cette histoire-là, elle était bien. Elle a été écrite pour les enfants mais pour les adultes aussi, et j’y ai complètement trouvé mon compte. C’était joliment écrit, j’ai aimé les idées derrière l’aventure et l’aventure elle-même, et bref, oui, cela m’a beaucoup plu. Merci encore à SALT :)

 

 

Sur ce, plus d’histoires sur (en partie) les histoires :

 

 

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