[Au fond du puits] Frances Hardinge - Verdigris Deep

Publié le 4 Juin 2021

Illustration de couverture par Peter Ferguson

 

 

Verdigris (vert-de-gris, en français), nom : une rouille bleu-vert salissant les vieilles pièces oubliées en cuivre, et qui les altère complètement…

 

Un soir, Ryan et ses amis volent des pièces dans un puits. Peu de temps après, de drôles de choses commencent à se produire. D’étranges marques de brûlure apparaissent sur les mains de Ryan, et des ampoules électriques explosent mystérieusement. Puis, la sorcière du puits fait son apparition, avec ses fontaines à la place des yeux et ses ordres gargouillés. Les enfants doivent à présent lui obéir – à elle et aux souhaits qui croupissent au fond de son puits.

 

Traduction de la quatrième de couverture,

Edition Macmillan

 

 

oOo

 

Note 1: sauf erreur de ma part, il n'existe à ce jour pas de traduction française de ce livre. Donc j'ai traduit les extraits moi-même, mais si vous voulez lire le livre, il vous faudra le lire en anglais (pour le moment, en tous cas).

 

Note 2: pour une version courte de l'article, vous pouvez lire les passages en gras, bleus et écrits plus gros. Ils devraient vous donner un bon aperçu rapide.

 

Un autre livre recommandé par SALT, et un autre livre qui, comme The night gardener, tombe dans la littérature inquiétante pour public jeune et ne donne pas envie de faire des vœux, parce que ça retombe toujours sur la gueule de quelqu’un. Aussi : un autre livre que j’ai beaucoup aimé. A vrai dire, il m’a accrochée dès sa première phrase que je trouve immédiatement percutante : « For a wonderful moment Ryan thought Josh was going to make it / L’espace d’un merveilleux instant, Ryan crut que Josh allait réussir ». Ma traduction n’est pas top, mais non seulement on commence en pleine action, mais on est même en pleine exaltation tout en sachant que Josh va échouer. Qui est Josh ? On ne sait pas. Qui est Ryan ? On ne sait pas non plus. Qu’essaie de faire Josh ? Aucune idée, mais j’étais déjà en mode « je retiens mon souffle avec Ryan », et tout de suite, j’ai eu envie de lire la suite. C’est une belle entrée en matière, presque du niveau du « The great grey beast February had eaten Harvey Swick alive / La grande bête grise, Février, avait dévoré Harvey Swick vivant » du Voleur d’Eternité de Clive Barker. C’est pas tout à fait au même niveau, parce qu’un monstre dévoreur d’enfants sera toujours un bonus pour moi, mais quand même, c’est un excellent démarrage pour un livre que j’ai trouvé très agréablement écrit de façon générale.

 

J’admets, il y a des passages où j’ai trouvé certaines répétitions un peu maladroites (je me souviens en particulier de deux qui m’ont fait m’arrêter) mais à chaque fois ce n’était rien d’énorme honnêtement, et Frances Hardinge a le sens de la tournure, de belles idées, et de l’humour aussi. Histoire de vous citer deux passages en exemple qui font partie de mes favoris (traduits de façon potentiellement maladroite, donc je laisse la version originale vu que le sujet est précisément que c’est joliment écrit) :

 

Magwhite was an almost-place. The gas towers and the railway made it almost part of Guildley. The lurid fields of oilseed rape that stretched away tot the east were almost countryside. The sad little strings of houses, the minimart and the bike shop were almost a village. The towpath walks were almost pretty.

 

Maghwhite était un presque-endroit. Ses tours à gaz et ses rails de train faisaient qu'elle appartenait presque à Guildley. Ses épouvantables champs de colza ressemblaient presque à la campagne. Ses petites et tristes rangées de maisons, sa supérette et sa boutique de motos formaient presque un village. Ses chemins de halage où on pouvait se promener étaient presque jolis.

 

Chapitre 1

 

 

A shrill, laughing conversation upstairs, a television crowd roar in the living room, and nobody with enough attention spare to notice as two children scrambled past, struggling to prevent a god escaping from a bucket.

 

Une conversation et des rires stridents à l’étage, le boucan d’un public à la télé dans le salon... tout le monde était trop occupé pour remarquer deux enfants monter les escaliers et leur lutte pour empêcher une déité de s’échapper d’un seau d'eau.

 

Chapitre 23

 

Frances Hardinge créé de très belles scènes de rêves, imaginatives et prenantes, et le livre est plein de tableaux imposants et d’images horrifiques qui pourraient presque sortir de films d’horreur (un reflet, par exemple, qui prend son indépendance et se met à déverser des litres d’eau par les yeux). On a également droit à des scènes d’action qui

tiennent en haleine, telles qu’une attaque de maison ou une inondation qui était néanmoins décevante parce que je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Jumanji (alors qu’il y avait peu de rapport) mais il n’y a pas de crocodiles dans Verdigris Deep, donc c’est un roman pourri, ne le lisez pas. Mais bon, en imaginant que vous soyez bizarres et ne jugiez pas de la qualité des livres en fonction de la quantité de crocodiles qu’ils contiennent, le livre a des scènes d’action claires et pleines de suspense et de gros enjeux, donc enthousiasmantes.

 

Toutes histoires de crocodiles mises de côté, et même si l’incipit m’a immédiatement donné envie de continuer le livre, je dois quand même admettre que je n'ai pas tout de suite adoré le roman et que pour cela, il a fallu attendre un certain tournant. Avant cela, Verdigris Deep était plaisant et une aventure très fun, bien sûr : les enfants étaient attachants et n’étaient ni agaçants ni trop beaux pour être vrais, et j’étais particulièrement attendrie par l’amitié entre Josh et Ryan, même si le personnage de Chelle me plaisait également. L’antagoniste, la fameuse déité au fond du puits, était inquiétante, et j’aimais beaucoup le concept. Donc, clairement, je m’amusais, c’est juste que ça n’allait pas plus loin. Et c’était pas désagréable, mais après le petit coup de cœur qu’avait été The night gardener, qui avait des similitudes avec Verdigris Deep, je crois qu’une partie de moi espérait un peu plus. Et je suis ravie de pouvoir dire que ce « plus » est venu. Yay !

 

J’ai parlé de « tournant » mais en vérité, la route avait déjà commencé à courber avant cela, c’est juste que soudain c’est devenu plus clair, et passé un certain stade, mon intérêt est grimpé en flèche. En fait, sans vous spoiler, je pense que ce qui s’est passé est que le conflit s’est déplacé : la menace pour les protagonistes n’était plus juste la dame du puits, mais également leurs propres défauts. Le combat externe créait un combat interne, et le livre a commencé à se révéler à mes yeux ravis. La façon dont Verdigris Deep écrit des personnages complexes et imparfaits est ce que j’ai le plus aimé à son sujet, et j’aime le fait que personne ne fasse exception, même pas notre protagoniste le plus central, Ryan, du point de vue duquel nous vivons l’histoire.

 

Ryan est un personnage attachant, mais même lui a ses défauts, ses sentiments plus laids, notamment dans la façon dont il traite Chelle et ne l’écoute pas, quelque chose qu’elle remarque bien plus qu’il ne le pense.

 

Oh Chelle, pourquoi ne pas nous l’avoir dit ?

Oh. Oh, Chelle. Tu as probablement essayé, n’est-ce pas ? 

 

Chapitre 18

 

 

« Ca me plaisait vraiment. Je… J’aidais les gens. […] Et ils m’écoutaient. Personne ne m’écoute d’habitude… même pas toi, Ryan ! » C’était vrai, et Ryan ne put le nier face au regard triste mais sans reproche de Chelle.

 

Chapitre 21


 

Le long du livre, la véritable aventure de Ryan est sa découverte que tout le monde est imparfait, et que les gens sont tous compliqués à leur façon. Il commence à mieux discerner ses parents, découvre que sa mère est une personne, pas juste « maman », et le livre explore différents types de relations, dont des liens familiaux mais aussi l’amitié de nos trois protagonistes qui est très belle, pleine de soutien et de loyauté, mais vient aussi avec des complexes et de la rivalité, parce que si les gens sont compliqués, les relations entre eux le sont forcément aussi. Même ses héros, découvre Ryan, ne sont pas toujours irréprochables et parfaits #sometimesoppadiddoit (« C’est toujours difficile pour nous de pardonner à nos héros d’être humains », chapitre 22).

 

Il y a, cela dit, un revers à cela. Après tout, les pièces ont deux faces, et notre protagoniste aime regarder les choses à l’envers (le livre traite beaucoup de l’importance d'envisager les situations et les sens sous plusieurs angles… il prône beaucoup l’empathie, et après tout, l’empathie c’est justement cela : regarder les choses d’un autre point de vue), donc oui, les gens qu’on pensait solides ou parfaits ont des défauts, personne n’est tout bon… mais les gens sur lesquels on ne comptait pas peuvent

également se révéler dans l’adversité, on peut leur découvrir plus de qualités qu’on ne leur avait supposé. Un grand exemple de cela est Chelle, qui est devenu un de mes personnages favoris du livre. Timide et habituée à ce qu’on ne l’écoute pas, Chelle suit ses amis sans jamais s’imposer mais lorsque les choses deviennent sérieuses, elle fait preuve de courage, gentillesse et ressource, si bien qu’elle m’a d’abord beaucoup attendrie puis je me suis sentie très fière d’elle et l’encourageais depuis mon côté de la page. You go, Chelle !

 

Par ailleurs, j’ai apprécié que ce livre, qui s’adresse en grande partie à un public jeune, ne cherche pas à tout emballer parfaitement à la fin avec un joli petit nœud.

 

Le roman explore la complexité des gens (et mêmes des divinités au fond des puits, et le fait que même la dame du puits provoque des sentiments allant plus loin que la simple peur fait également partie de mes choses favorites à propos de ce livre) et cette complexité signifie qu’il n’y a pas toujours de solutions rapides et parfaites à tous les maux. Ce serait trop facile. Ce serait comme faire un simple souhait et s’attendre à ce que ça résolve tout, quelque chose que le livre vise à démontrer impossible, parce que si on ne connait pas toujours bien les gens, il arrive aussi, en plus, que les gens ne se connaissent pas toujours bien eux-mêmes, et déjà que réparer quelque chose d’un coup de baguette est impossible, comment réparer cette chose si, en plus, personne ne sait exactement où et comment elle est cassée.

 

Je ne vous en dis pas plus, mais vous l’avez compris (je pense) ce livre m’a beaucoup plu. Sa première partie est divertissante et pleine d’aventure avec des protagonistes qu’on a envie de suivre, et après cela, le livre entre dans ses sujets véritables avec des nuances qui font plaisir et une très jolie prose. Je me suis progressivement attachée de plus en plus aux personnages, j’avais de plus en plus envie de lire la suite, et à la fin, je vais pas vous mentir, j’ai eu un peu la larme à l’œil sur la dernière phrase. Bref, ça a été une excellente expérience, donc merci à nouveau à SALT pour la recommandation :)

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