*Tablo* Pieces of you : Andante[traduction]

Publié le 7 Octobre 2010

 

Comme promis à Clé, voici la première nouvelle du recueil écrit par Tablo. La seconde viendra également mais c’est qu’il n’est pas évident à traduire … les phrases sont simples, généralement courtes, mais il a la bonne idée de foutre des images partout …et en plus les temps sont un enfer à choisir. Mais en traduisant, j’ai compris plein de nouvelles choses à propos de cette nouvelle. Il ne se passe pas grand-chose, c’est assez « immobile » mais c’est joliment écrit et j’aime la mélancolie du texte. J’espère que ma traduction sera suffisamment bonne pour que vous le ressentiez aussi. Je ne suis pas traductrice professionnelle, loin de là, donc je peux faire des erreurs et je m’en excuse à l’avance. En tous cas, j’aime cette  nouvelle même si elle ne va clairement pas me remonter le moral. Elle traite de la vieillesse, d’un père absent, ..  enfin je vous laisse plutôt lire hein ! Enjoy <3

 

EDIT: Quelle Conne T__________T J'ai oublié LE truc que je m'étais jurée de marquer en premier: Merci Pepper pour ton aide sur le début de la nouvelle :)

 

Un andante est un morceau ni trop lent ni trop rapide au tempo modéré.

 

 

Andante

 

 

Je veille toujours à ce qu’il y ait une ouverture dans la pièce…une porte ou ne serait-ce même qu’une fenêtre entrebâillée.

 

Ma grand-mère m’a appris qu’à notre mort l’âme a besoin d’une porte de sortie ou bien elle se retrouve coincée dans la  même pièce pour l’éternité.

 

Il y a deux ans, allongé sur mon lit, j’ai entendu une voix de l’autre côté de la porte. Elle était suffisamment basse pour être ignorée mais après l’avoir entendue, impossible de me la sortir de la tête. Ce que mes oreilles ne pouvaient plus percevoir, mon esprit l’entendait et cela suffit à me garder éveillé jusqu’au matin.

 

Au final il fallut que je ferme la porte.

 

***

 

Vendredi il a plu toute la journée.

 

Rentrer à la maison, en voiture sous la pluie trop forte, dans cette ville trop agressive, fut une véritable épreuve. Mon pare-chocs avait besoin d’être réparé, il y en avait peut-être pour 50 dollars. C’étaient mes oreilles qui avaient le plus souffert.

 

Le temps que je rentre, la pluie s’était transformée en petite bruine. Après avoir fourré mes habits dans le sèche-linge, je me suis allongé sur mon lit, un verre d’eau à la main, et j’ai commencé à feuilleter un livre d’art excessivement grand. Bruegel. Des  paysages et la chute d’Icare. J’ai bu une dernière gorgée, ai posé le verre à moitié vide sur la table de nuit et j’ai fermé les yeux.

 

La fenêtre était légèrement ouverte pour que je puisse non pas juste entendre la pluie,  mais également sentir le souffle léger de la ville. Je suis resté allongé ainsi pendant plus d’une heure, imaginant de petites gouttes d’eau me tombant sur le front. Bientôt mes pensées commencèrent à sombrer, lentement, comme tombent des plumes,  feignant le calme que j’attendais depuis si longtemps.

 

Puis la voix revint. Malgré le son de la pluie, je pouvais l’entendre à travers la porte close. Pendant un instant je crus que ce n’était que mon imagination. J’espérais que ce fut le cas.

 

Je me suis lentement levé et j’ai écarté un rideau. Les gouttes d’eau se pressaient contre la fenêtre comme de petites araignées. Elles glissaient doucement vers le bas de la surface lisse puis disparaissaient après avoir touché le rebord. Demain encore, le matin serait humide. Je me suis tourné, ai allumé la lampe de mon bureau et j’ai enfilé mes chaussons. Au centre de la lumière : un petit cadre photo. Mon père en costume, ma mère souriante, tous deux enveloppés d’une jeunesse en noir et blanc qui m’était devenue étrangère. 

 

Au début j’ai pensé que la voix venait du couloir de l’entrée. Je suis sorti de ma chambre, fermant la porte en silence derrière moi.  Les chaussures étaient toutes entreposées là, même les grosses bottes de pluie de mon père. Elles étaient sèches. La voix venait du salon,  au bout du couloir. On aurait dit celle de mon père. Je me surpris à vouloir l’ignorer, à vouloir retourner dans ma chambre écouter la pluie. Mais je continuai à avancer.

 

Le couloir était la fierté de ma mère. Elle aimait l’appeler « le panthéon de la famille Mishima », un véritable temple dédié aux exploits de son mari et de son fils.  J’avais toujours trouvé cela prétentieux, toutes ces photos encadrées, ces plaques, ces coupures de journaux qui recouvraient les murs du couloir. Quand mes amis venaient à la maison, j’étais toujours un peu gêné de le traverser avec eux….Cependant, depuis ma dernière année de lycée, j’étais devenu de plus en plus occupé et n’avais plus que très rarement à m’inquiéter d’invités potentiels. Depuis, la lumière restait pratiquement toujours éteinte dans ce couloir.

 

Mon père était assis seul sur le canapé du salon. Il était tel une statue de marbre dans le noir, une sombre silhouette, immobile, dont les pâles lumières nocturnes dessinaient les contours. Je me tins hors de sa vue, au milieu du couloir, le regardant sans un bruit. Au début je crus que le bruit de voix venait de la télé sur l’écran de laquelle se jouait du baseball, mais le son avait été coupé. Mon père leva la main, l’agitant dans un espace vide. Un soliloque dans une pièce oubliée. Je me tins là pendant plus d’une heure, sans un mot, le regardant simplement se parler tout seul. Je ne comprenais pas ce qu’il se disait. Je n’avais pas envie de comprendre.

 

***

 

Je me souviens du plus beau piano que j’ai jamais vu.  Nous avions un piano à la maison, évidemment, mais ce n’était rien comparé au Steinway blanc de la salle de concert du Bunka Kaikan* de Tokyo. Le Steinway était tel un grand cygne, le couvercle dressé comme une plume magnifique, ses jambes sveltes portant gracieusement son cadre aussi blanc que neige.

 

Je n’avais alors que neuf ans, j’étais trop jeune pour vraiment comprendre Mozart mais je regardais avec fascination le pianiste se laissant porter par chaque note. Ce dont je me souviens le plus cela dit c’est de la vieille femme Japonaise assise à quatre sièges de moi sur le côté. Elle était penchée en avant, peut-être parce qu’elle était bossue, ou peut-être simplement parce qu’elle voulait mieux voir le piano. Elle portait un kimono bleu ciel, un océan de soie jeune sur une vieille poupée Japonaise. A la première note, je vis son visage émacié s’illuminer, ses yeux en forme d’amande se fermer et son sourire lui former de petites rides sur les joues. Elle n’a plus ouvert les yeux après cela, même pas pour applaudir, même pas pour s’en aller…

 

Je me souviens avoir été fier de mon père dans son élégant costume noir tandis qu’il s’inclinait devant le public levé pour l’applaudir. Ma mère, les larmes aux yeux, m’avait mise sur ses épaules. Mon père souriait, peut-être à moi, peut-être à ma mère ou peut-être à la poupée silencieuse dans le kimono bleu. Je me souviens avoir pensé pour la première fois que je comprenais ce qu’était la grandeur.

 

***

 

Samedi matin, je ne me suis pas réveillé dans mon lit mais dans le couloir. Je m’étais endormi en observant mon père. Je me sentis aussitôt gêné, me demandant si oui ou non il m’avait vu étendu sur le sol en bois. Je me sentais étrangement coupable. Je me levai et parcourrai le salon des yeux….la télé était toujours allumée mais le canapé lui était vide. Dehors, il pleuvait encore.

 

- Tu as encore regardé la télé toute la nuit ? m’a demandé ma mère en sortant de sa chambre.

 

Le matin, ses yeux étaient toujours un peu vides, l’âge l’ayant considérablement marqué ces dernières années. J’hésitai, jetant un second regard au canapé. Je hochai la tête.

 

- C’est le week-end donc cela ne fait rien je suppose.

 

 Elle força un sourire et se tourna vers la cuisine.

 

- Où est Papa ? je demandai.

 

Elle se tourna vers moi à nouveau, les yeux rivés vers le sol pour ne pas croiser les miens. Je regardai la montre en argent que je portais à l’index, elle regarda l’horloge accrochée au dessus du canapé. Je la vis réfléchir un peu, elle ne pouvait pas voir grand-chose sans ses lunettes. Nous étions bloqués dans deux émotions liées mais différentes, sans qu’aucun de nous deux n’ose réagir en premier. Elle me regarda. Parti faire une marche. Il était parti faire une marche.

 

Je fermai les yeux, laissant ma mère s’en aller.

 

***

 

Mon père me disait toujours que j’avais appris à marcher en me servant de mes oreilles. Un soir, il avait placé son fils sur le piano, faisant raisonner contre sa peau délicate de petites notes. Bientôt les petits pieds de l’enfant s’étaient mis à courir sur la surface noire. J’ai appris à marcher au son de l’andante de mon père.

 

Le jour de mes dix-huit ans, il m’a demandé si je voulais faire une promenade. Je ne sais pas pourquoi, j’ai dit non. Il n’a pas réagi, je me suis demandé s’il m’avait entendu. Non, j’ai répété. Il a hoché la tête. Mais alors que je m’éloignais, il me l’a demandé à nouveau, Jonathan, veux-tu venir marcher avec moi ? Je ne savais pas quoi répondre alors, sans me retourner, je suis juste parti. Parfois je me demande s’il savait ce que cela voulait dire.

 

***

 

Je passai toute l’après-midi à aider ma mère avec les courses. Le dîner du samedi était le seul moment où toute la famille se retrouvait assise à la même table.  J’étais à ‘l’école pendant la semaine et même si je ne prenais la voiture pour rentrer de Julliard que les week-ends, cela me pesait déjà suffisamment. Parfois, même quand je n’étais pas occupé, je mentais. Jusqu’à il y avait deux mois, Dimanche était devenu un autre jour spécial, nous allions à l’église. Mais ma mère et moi avions décidé que c’était trop fastidieux et mon père ne semblait de toute façon plus croire en Dieu. Nous avions donc le Samedi. Une heure du samedi.

 

Ma mère était une excellente cuisinière, pas seulement parce que ce qu’elle cuisinait était bon mais parce qu’elle y mettait tout son cœur. Il y avait trois ans, alors que j’avais seize ans, j’avais été banni de l’école pour avoir fumé dans les toilettes. Cette nuit là je crus devoir rester affamé mais ma mère m’apporta un petit repas dans ma chambre. C’était du saumon. Du saumon fumé, me dit-elle. Elle me sembla si belle cette nuit-là. Le port grand, parfait et le visage ridé mais superbe de cette femme faisaient mentir ses quarante et unes années.

 

Je me souviens avoir entendu mon père jouer du Tchaïkovski quelques jours plus tard. Ce fut la dernière fois que quelqu’un joua du Steinway dans notre salle du piano.

 

Les repas se firent moins bons au fil des années mais bientôt, je me moquais de ce que nous mangions. Parfois ma mère ne semblait cuisiner que pour cuisiner, je ne mangeais que pour manger et nous n’étions là que pour être là.

 

La petite épicerie devint mon propre panthéon en quelque sorte. Dans chaque allée, chaque cadi, je voyais mon passé dans de petites boites, des conserves et des bouteilles. Les nouilles me rappelaient la difficulté qu’avait soudainement eue mon père à manier les baguettes, le porc me rappelait les jours où ma mère avait été malade d’indigestion et le café, les nuits où mon père s’était assis à mes côtés, jouant du piano et ne buvant une gorgée qu’après chaque morceau. Mes souvenirs ont été mis en conserve, entreposés dans une petite épicerie, leur seul refuge.

 

Bach passait à la radio quand nous avons choisi notre papier toilette.

 

***

 

Il y a deux semaines à Julliards j’ai joué pendant quatre heures d’affilée, sans m’arrêter une seule fois, même pas pour boire un peu d’eau. Il n’y avait plus que moi et le Samick de la salle B de répétition. Moi, laissant mes doigts se plaindre à ma place et lui, écoutant avec patience tous mes mots amers. Après avoir discuté au téléphone avec mes parents, j’étais toujours dans cette pièce B, jouant jusqu’à ce que mes doigts en saignent.

 

- Le monde a besoin de plus de pianistes fous, me dit un jour mon professeur en me surprenant un jour en plein entrainement.

 

Je cachai tout de suite mes doigts mais la corde tremblait encore de la dernière note. Le professeur Meszaros sourit et s’assit à mes côtés. Il était mon mentor et pourtant je me sentais gêné en sa présence. C’était peut-être son enthousiasme indéfectible ou bien son fort accent Hongrois. Cinq ans auparavant, bien avant que je n’envisage Julliard, il avait joué du clavecin au Nouveau Conservatoire de Musique d’Angleterre. Mon père a joué avec lui une fois, il y a des années de cela.

 

 -Joue quelque chose pour moi….mais avec moins de colère, me dit-il.

 

Il s’est poussé sur le côté, me donnant la clé à utiliser.

 

Je lui ai joué la Sonate pour Piano 8 de Beethoven. Mes doigts meurtris ravalèrent leur douleur, dansant sur les touches de l’instrument.

 

Le professeur soupira que j’avais les doigts de mon père.

 

Je fermai les yeux et relâchai la douleur.

 

***

 

En revenant du supermarché dans ma voiture, je remarquai les petits coups d’œil que me jetait ma mère. J’avais envie de dire quelque chose mais gardai les yeux rivés sur l’extérieur de la voiture pour ne pas croiser les siens.

 

Mon père n’était pas à la maison à notre retour. Je pouvais lire l’inquiétude sur le visage fatigué de ma mère mais n’avait pour la réconforter que mon silence à offrir. Assis à la table, je l’ai regardée cuisiner, observant chacun de ses gestes tandis qu’elle se déplaçait d’une table à une autre. J’aimais la regarder travailler dans la cuisine. Ses yeux emplis à nouveau d’une vie oubliée, ses mains agitées d’une énergie devenue rare. Dans mes souvenirs, ses mains étaient toujours blanches et rendues plus magnifiques encore par leur admirable travail. Avant, nous faisions ensemble des grues en origami et je me souviens avoir trouvé ses mains plus blanches que les feuilles de papier que nous utilisions. Mais l’âge avait donné naissance à de petites veines malades et moins elle utilisait ses mains, plus elles se détérioraient. Même notre dernier origami a du jaunir avec l’âge, coincé entre les pages d’un livre sur une étagère quelconque.

 

***

 

Je savais que ma mère espérait secrètement que je l’aide mais je restai simplement assis à la table pendant plus d’une heure, la regardant travailler, admirant ce qu’elle avait été. Mon imagination rattrapait ce que mes yeux ne pouvaient plus voir.

 

Je l’ai aidée à mettre la table une fois le repas préparé. De la viande de requin, des coquilles St Jacques et du vin. Tout fut prêt plus tôt que prévu et nous nous assîmes à la table, attendant en silence, le repas fumant à côté de nous De temps en temps le regard de ma mère se posait sur le siège vide et quand il n’était pas sur elle, le mien en faisait autant.

 

- Je pensais à prendre une année sabbatique, je dis.

 

Je n’y avais pas vraiment pensé mais cela me faisait quelque chose à dire.

 

Elle hocha la tête.

 

-  Peut-être que je vais retourner au Japon pour un an…mon Japonais n’est plus très bon ces jours-ci, je continuai.

 

Elle hocha la tête à nouveau mais je voyais bien que cela ne lui plaisait pas.

 

- Si l’argent est un problème, pour les factures d’hôpital et tout cela, j’irai chez un ami et travaillerai. Je crois que j’ai peut-être juste besoin de laisser la musique de côté quelques temps. Qui sait maman, je vais peut-être découvrir quelque chose d’autre.

 

Elle ne répondit pas. Je souhaitai soudainement que mon père ne rentre jamais.

 

***

 

La sonnette retentit, une seule fois, et je suis que c’était mon père. Je traversait le couloir et ouvrit la porte. Mon père était de l’autre côté, complètement trempé par la pluie. Il avait ramené pratiquement toute la pluie avec lui.

 

C’est l’heure du repas, dit-il. Il se pencha pour retirer ses bottes de pluie mais ses gestes étaient maladroits. Je pensai à l’aider mais décidai qu’il valait mieux le laisser essayer.

 

- Tu étais où ? je demandai.

 

Il ne répondit pas, continuant d’essayer de retirer ses bottes. La pluie avait défrisé ses longs cheveux argentés. Pour son âge, il avait toujours du charme. Il ressemblait à un de ces acteurs de la Nouvelle Vague du cinéma Français Dans son manteau de pluie noir, il avait la nonchalance d’un artiste. Mais quand il s’emmêla les pieds et tomba sur le sol, sa beauté momentanée disparut à jamais. Il n’était plus qu’un enfant ignorant qui n’arrivait pas à défaire ses lacets tout seul.

 

-  Attends je vais t’aider, dis-je en dérobant la botte de ses doigts rendus fins par l’âge.

 

Je n’eu pas besoin de forcer. Il rit. J’eu soudainement envie de rire, de rire avec lui, de m’assoir ici ou peut-être dehors sous la pluie et de rire avec lui. Mais je ne pouvais pas. Je n’arrivais même pas à sourire. Je restai simplement debout en face de lui et lui demandai une fois de plus « Tu étais où ? »

 

Il se leva lentement, s’appuyant sur mon épaule d’une main. C’est l’heure du dîner, dit-il.

 

***

 

Après avoir fini son repas, mon père se versa un verre de whiskey. Je jetai un regard à ma mère qui n’avait presque rien mangé. Son regard volait quelque part entre nous deux. Quelque part de plus beau, j’espérais. Ses cheveux étaient devenus beaucoup plus gris. Mes parents avaient perdu leur jeunesse et étaient à présent trop fatigués pour se mettre à sa recherche. Je regardai mon père boire son verre cul-sec. Sur l’horloge, des minutes passaient. Entre nous trois,  des années.

 

Ce saumon est le meilleur que je n’ai jamais mangé, a dit mon père. Ma mère a souri. J’avais envie de lui dire que c’était du requin mais cela n’aurait fait que l’embrouiller encore. Ma mère lui demanda s’il en voulait encore mais il ne répondit pas.

 

-  C’était du saumon fumé Papa, dis-je, tu te souviens de la fois où Maman m’a fait ce saumon fumé ? 

 

Du coin de l’œil je vis ma mère froncer les sourcils.

 

Mon père se servit un second verre de whisky. En silence, il porta un toast dans le vide et le reposa sur la table d’un coup sec. La glace se cogna contre le verre transparent.

 

Rester assis à le regarder vider verre après verre m’étant douloureux, je fermai les portes de mon esprit sur lui, comme je fermais toujours la porte de ma chambre pour ne pas entendre sa voix. Après que j’aie fait cela, mon père eut autant de vie que le bol de fruits sur la table.

 

- Papa, je pars au Japon, dis-je en regardant ma mère plutôt que lui. Peut-être que je vais rencontrer Mr Saro…tu te souviens de lui ? Maman, tu te souviens de lui toi pas vrai ? 

 

Elle détourna le regard. Je me parlais tout seul.

 

- Mr. Sro aimait beaucoup notre Steinway, tu te souviens ? Une fois Papa a joué au banquet du gouverneur et il a plaisanté en disant qu’il allait le voler. Il a dit que peut-être c’était le piano qui faisait l’homme.

 

Personne n’écoutait, je jouais donc le rôle de mon public, riant seul,  C’est probablement ce que ressent mon père, pensai-je.

 

Je regardai mon père en face de moi, ses yeux étaient perdus mais ne bougeaient pas. Ma mère s’était tournée vers moi.

 

- Je prendrai peut-être le piano avec moi,  lui dis-je. Je pourrais le lui offrir …

 

Arrête, me dit ma mère d’un regard. Mon père n’écoutait pas de toute façon.

 

- Vendons-le maman. Cela ne sert à rien de le garder, personne n’en joue plus. Pourquoi garder quelque chose quand le propriétaire l’a déjà abandonné ?

 

Je m’arrêtai et regardai mon père qui avait déjà bu la moitié de la bouteille. Je savais que dans quelques minutes je pourrais quitter la table, quitter cette maison et ne plus jamais revenir.

 

Mon père pianota des doigts contre la table, légèrement d’abord puis de plus en plus fort.

 

***

 

Il y a deux ans, un an avant que je n’intègre Julliard, la famille Kille avait organisé un banquet et un récital pour quelques étudiants en Musique venu de l’ouest de Londres en visite. Beaucoup de personnes de la communauté de musique classique de New York  étaient venues. C’était plein et mon père était la principale attraction.

 

Il n’avait pas joué pendant plus de deux mois, pour des raisons personnelles dont je n’avais pas connaissance à l’époque et dont probablement personne de cette communauté  n’avait connaissance non plus. J’avais seize ans, il en avait cinquante et un.

 

Il joua un morceau qu’il avait écrit dans sa trentaine. Une magnifique sonate intitulée Hana-bi**. Il lavait déjà jouée quelques fois, la première en Allemagne, puis une fois à Paris et une fois au Japon. Cette fois-là marquait ses débuts aux Etats-Unis.

 

Quand il arriva sur scène, les gens applaudirent timidement malgré l’admiration criante dans leurs regards. Mon père s’assit au piano, ses cheveux soigneusement peignés en arrière, l’âge lui traçant de la sagesse derrière chaque ride.

 

Mais le regarder et entendre les hoquets d’admiration que suscitait sa musique suscita en moi une mélancolie légère. Tout ce que je savais de mon père était ce que j’en avais vu sur scène où en face d’un piano. Ce qu’il y avait autour, je compris que je le partageais avec des milliards d’autres personnes. Je ne voyais rien qu’ils ne voyaient aussi, n’entendais rien qu’ils n’entendaient aussi. Je sentis une légère douleur dans ma poitrine. Ce fut ma première expérience d’un cœur brisé.

 

Ce fut la dernière représentation de mon père. Il s’arrêta au milieu du morceau, incapable de continuer.

 

***

 

Après avoir terminé la bouteille de whisky, il quitta la table et marcha jusqu’au salon. Ma mère me regarda, déçue. Je pouvais voir une autre ride apparaître sous ses yeux, un autre de cheveux devenir gris. Il fallait que je m’en aille.

 

Mon père était assis sur le canapé. J’agitai la main dans un mouvement sans but. Je m’approchai et recommençai. Son regard me traversait. Une soudaine douleur me transperça les doigts et je lui tournai le dos. Je me demandai s’il réagissait maintenant que je ne pouvais plus le voir.

 

Je pensai à quitter l’appartement. Je pourrais retourner à l’école, peut-être passer le reste du week-end dans les salles de répétition. Ou peut-être prendrais-je la voiture pour aller à Tsich et fumer en compagnie de quelques amis.

 

Je retournai dans ma chambre et m’assis sur le sol, levant les yeux vers la fenêtre, je regardai dehors. La pluie avait presque cessé. Le chemin du retour ne serait pas difficile… Je fermai les yeux et dans l’obscurité je pouvais voir briller les doigts de mon père.

 

***

 

Une heure plus tard, je me retrouvai dans un endroit familier et pourtant oublié.

 

Le piano était tel un imposant cadavre, recouvert d’un drap blanc. Je retirai lentement le drap, faisant attention à ce que la poussière ne se disperse pas. Le Steinway noir se tenait là, aussi beau que jamais. Sa beauté était restée la même malgré ces trois années de négligence.

 

Soudainement le Steinway blanc de Tokyo me revint en mémoire. Celui-là était notre cygne noir, notre trésor ignoré.

 

Les touches étaient d’un blanc étincelant, comme jamais ternies par un contact humain. Je frôlai le clavier du doigt et sentit sa lisse froideur.

 

M’habituer au siège me prit quelques minutes. Je jouai une gamme à peine audible. Miraculeusement, le piano était toujours accordé. Une partition reposait toujours sur le pupitre comme si pendant tout ce temps, un fantôme avait joué de l’instrument.

 

Je commençai à jouer la Sonate en D de Mozart. Le piano se mit à chanter doucement, son son emplissant la pièce et la maison pour la première fois depuis des années. Mais je ne jouais pas comme il le fallait, usant d’un forte furieux, comme si j’étais en train de courir plutôt que de marcher. Chaque note enterrait le regard vieillissant de ma mère, ses cheveux grisonnant, ses sourcils froncés. Je voulais qu’elles enterrent également mon père, sa façon de répéter les phrases, de se parler tout seul la nuit, de rester assis et de fixer le vide.

 

***

 

Ma mère n’était plus dans la cuisine quand je sortis de la salle du piano. Elle était probablement au lit. Elle m’avait entendu jouer. Mon père aussi je suppose mais il était toujours assis sur le canapé, ses jambes reposant sur la table à café, son regard vide posé sur la télévision éteinte.

 

- J’ai joué cela à un récital une fois, dis-je.

 

Son regard se promena avant de se poser sur moi. Il ne dit  rien. Ses yeux étaient simplement vides.

 

- Je l’ai mieux joué à ce moment-là.

 

***

 

La pluie s’était arrêtée. Je tournai vers Spring Street, voulant fumer une cigarette. Une fille avec qui j’étais sorti au lycée était assise dans un coin avec quelques garçons plus vieux. Elle ne me reconnut pas et j’en fus reconnaissant. Elle me répétait qu’elle aimait l’artiste en moi. Je crois bien qu’elle n’aimait que cela.

 

Je décidai d’acheter simplement un paquet et marchai donc sur plusieurs pâtés de maisons jusqu’à un bar lounge sur Thompson Street. Après avoir payé pour mon paquet de Camels et une tasse de café, je m’assis à la seule table extérieure libre. C’était une soirée pleine.

 

De l’autre côté de la rue, il y avait un Barney and Nobles***. Je n’y étais pas allé depuis un moment. Il y en avait un à côté de Julliard mais j’avais cessé d’y aller après le début de la saison des récitals.  Une semaine, j’étais resté dans la section « médecine et santé » et avais lu tous ces foutus livres sur la maladie d’Alzheimer.

 

Je marchai à travers les rues de Soho pendant une heure, croisant des visages familiers mais ne m’arrêtant jamais pour discuter. Et à ce moment là, je ressentis quelque chose de soudain comme une révélation, quelque chose de perturbant et rassurant à la fois. Je ne voulais pas être ici, dans cette ville, plus maintenant. Et je ne voulais plus jouer du piano non plus, même pas pour une minute de New York.

 

Je réfléchis à un endroit sans musique, un endroit où mon père n’aurait été qu’un père.

 

***

 

Il était presque minuit lorsque je poussai la porte de la maison.

 

Je crus m’être trompé de porte. C’était notre bâtiment, douzième étage, mais tout semblait étrangement différent. Je pouvais entendre le son d’un piano.

 

Je me précipitai à l’intérieur et regardai à l’autre bout du couloir vers la salle au piano. Ce n’était pas notre Steinway. La musique venait du salon. Un déjà-vu étrange, comme la nuit précédente. Je me tins dans le couloir, regardant  vers le salon, empli d’un éblouissement effrayant. J’allumai la lumière du couloir. Des images. Des photos en noir et blanc. Des couleurs floues. Des médailles, des plaques. A chacun de mes pas, la musique se faisait plus forte et ma nervosité me faisait trembler.

 

Ce que j’entendais n’était pas vraiment un piano. Ce n’était que la stéréo, jouant un vieil enregistrement. Mon père était assis sur le sol, adossé au canapé. Je regardai aux alentours. Ma mère dormait probablement maintenant.

 

Ne sachant pas s’il était éveillé ou pas, je marchai jusqu’à lui. Le calme se reflétait sur son visage mais ce n’était pas le calme idiot d’un homme malade, c’était celui serein d’un artiste. Il était éveillé mais ses yeux étaient fermés.

 

L’enregistrement avait clairement été pris trop près du piano. Certaines notes plus appuyées sonnaient floues. Je m’assis à côté de lui, faisant attention à ne pas le déranger dans sa tranquillité. Mais il parla avant que je puisse fermer les yeux.

 

- Qu’est-ce que tu entends ? 

 

Je ne savais pas si c’était à moi qu’il parlait. Il n’ouvrit pas les yeux et ne bougea pas du tout. Je restai silencieux, ne sachant pas quoi faire.

 

- Qu’est-ce que tu entends Jonathan ? répéta t-il.

 

- C’est la Lettre à Elise papa , je répondis. Maman l’a enregistrée quand tu l’as jouée pour mes treize ans.

 

Je respirais lourdement maintenant, me sentant subitement cloitré. Je voulais rester là et à la fois je voulais disparaître.

 

- Qu’est-ce que tu entends ? répéta t-il.

 

Je me demandai s’il m’avait entendu la première fois. Je gardai les yeux fermés. Je sentais son bras contre le mien, sa respiration calme et lente à mon oreille. Les enceintes soufflaient note après note. J’écoutais. J’écoutais les doigts de mon père danser sur les touches du piano, j’écoutais le sourire magnifique de ma mère sous la lumière de l’après-midi, je m’écoutais assis sur les genoux de mon père.

 

- J’entends le piano, dis-je.

 

- Jonathan, dis moi ce que tu entends. 

 

- Je t’entends jouer du piano, papa.

 

A ce moment-là, le morceau s’arrêta. La dernière note en suspens, l’enregistrement continua de jouer en silence.

 

- Qu’est-ce que tu entends ?

 

J’ouvris les yeux brièvement pour le regarder. Il n’entendait rien. Il était prisonnier d’un moment, d’une minuscule entaille dans le temps.

 

- Je t’entends respirer, dis-je.

 

 

Fin de cette nouvelle.

 

 

*Bunka Kaikan = un centre culturel.

**Hana-Bi = sauf erreur, cela veut dire « feux d’artifices »

***Barney and Nobles =c’est une chaîne de librairies

 

Ah et j’ai oublié mais Julliard  est une école d’arts très célèbre située à New York.

 

Rédigé par Milady

Publié dans #Littérature

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