*Tablo* Pieces of you : Hate Crime [traduction]

Publié le 4 Novembre 2010

Et voici donc une autre nouvelle de Tablo  ^-^ Pas celle qui était sensée suivre mais j’avais envie de traduire celle-là. Ce n’est pas forcément la plus touchante dans le sens « nostalgique », « triste », etc mais je la trouve intéressante quand même surtout venant de Tablo en fait parce qu’il sait probablement de quoi il parle. Vous savez, vous avez forcément dans votre entourage un type qui parle « vos chinois » et vous répondez « Coréens » ce qui à quoi il réplique que c’est tout pareil ? Il y a de cela dans cette histoire. Vous verrez bien. J’ai eu affaire à ce genre de personnes dernièrement et c’est pour cela que j’ai choisi cette nouvelle.

En clair je pense que c’est juste une histoire sur la bêtise des gens qu’elle débouche sur des actes violents ou sur simplement le fait de blesser une personne sans s’en rendre compte.

La nouvelle s’intitule Hate Crime ce qui veut dire « Crime Haineux ». La définition de Wikipedia est la suivante : « On parle de crime haineux quand la victime en est la cible en raison de son appartenance, réelle ou supposée, à un certain groupe social, le plus souvent défini par la race, la religion, l'orientation sexuelle, le handicap, l'ethnie, la nationalité, l'âge, le sexe, l'identité sexuelle ou le parti politique. Les crimes haineux peuvent prendre de nombreuses formes. Les incidents peuvent impliquer des attaques physiques, des dégradation de biens, des intimidations, du harcèlement, des attaques verbales ou des insultes, ou des graffitis ou des lettres insultantes »

Enjoy <3

 

 

Hate Crime

 

 

Junseok fit une courte pause à l’entrée du café-restaurant pour examiner son propre reflet dans la vitre de la porte. Les mots Johnny’s Diner se superposaient à la réflection de son visage, ses cheveux parfaitement peignés sur le côté mettant en valeur son large front et ses épais sourcils noirs. Il plissa les yeux pour observer ses dents, cherchant à voir si les udons qu’il avait partagés au déjeuner avec sa grand-mère ne lui avaiten pas laissé des traces de piment rouge ou d’œufs.

 

Il entra dans le restaurant et des deux doigts de la main droite fit un signe à Johnny derrière le comptoir. Une chanson rock s’échappait du jukebox, emplissant l’air au dessus de lui. Il ne la reconnaissait pas mais elle sonnait comme une musique des années cinquante et se mariait bien avec l’odeur chaude et familière du café et du fromage grillé qui émanait du comptoir.


-          Comment ça va ? demanda Junseok en s’appuyant contre un siège/

-          On est occupé, Johnny répondit en feuilletant un bloc de mémos. Et toi, quoi de neuf ? Je ne t’ai pas vu ici depuis des semaines.

-          J’ai été occupé moi aussi. Trop de boulot pour la fac, je passe ma vie dans ma chambre.

-          Eh bien, répondit Johnny avec un sourire, je n’y connais rien mais je sais que  toi tu es vraiment intelligent donc c’est bien que tu sois occupé avec ce genre de choses.

-          Ouais.

-          Et ta copine ?

-          Elle aussi est occupée apparemment.

 

Junseok sourit et s’éloigna du comptoir allant vers les sièges dans le coin où lui et Margaret s’asseyaient d’habitude. Il ouvrit un menu et le posa sur la table en face de lui puis regarda sa montre. Elle était en retard et il se demanda s’il était raisonnable de commander quoi que ce soit.

 

Il alla se chercher un journal dans le présentoir près de la porte puis retourna s’asseoir. Alors qu’il allait entamer les pages les plus drôles il entendit la petite cloche tinter à l’entrée. Margaret. Bien qu’il n’ait pas plu depuis presque une semaine, elle portait un imperméable, Dieu seul savait pourquoi. Junseok la regarda patiemment échanger quelques mots avec Johnny puis le trouver elle-même.

 

-          Désolée, fit-elle en s’asseyant enfin en face de lui.

 

Cela aurait probablement été plus poli mais elle ne dit rien de plus. Au lieu de cela elle regarda vite fait le menu puis se tourna et cria à Johnny de lui apporter un sandwich au bœuf.

 

-          Tu veux quelque chose ? demanda t-elle  en se retournant.

 

Junseok secoua la tête et referma son menu, le poussant sur le côté. Il se replongea dans les bande-dessinés, ne lisant pas vraiment mais essayant autant que possible de ne pas se concentrer sur le visage de Margaret.

 

-          Je suis vraiment désolée d’être en retard. Tu veux qu’on reporte?

 

Sans lever les yeux il lui dit que cela ne faisait rien.

 

A la base il avait prévu d’être plus conciliant. Il avait passé les trois derniers jours à écrire dans son esprit comme une pièce de théatre, prévoyant et corrigeant ce qu’il allait dire, parfois même prévoyant ce qu’elle dirait juste histoire d’être préparé à toutes les situations. Mais maintenant voilà qu’il avait oublié son texte.

 

-          Il n’y a vraiment pas grand-chose à dire, fit-elle.

 

Junseok releva la tête, un peu soulagé mais amer, n’appréciant pas que ce soit elle qui ait brisé le silence en premier.

 

-          Je comprends que tu me détestes, je ne peux pas t’en empêcher. Mais je veux que tu saches que je ne l’avais pas prévu.

-          Margaret, dit-il en prenant une longue inspiration, cela ne change franchement rien.

 

Elle baissa les yeux vers la table, presque honteuse.

 

-          Je sais.

-          Margaret Atkinson. Intelligente, belle, bla bla bla. Je ne suis pas surpris.

 

Il se souvenait enfin de son texte.

 

-          Qu’est-ce que c’est sensé vouloir dire ?

-          Tu sais bien. Je ne suis après tout qu’un mec chiant qui veut son diplôme et passe ton temps à bosser, bosser, bosser, jusqu’à ce que je devienne chirurgien. Un scalpel contre une batte de baseball. Je sais pas, franchement je sais pas.

-          Il joue au basket.

 

Elle détourna rapidement les yeux. Ce n’était pas la bonne chose à dire.

 

-          Basket, foot, rugby, skate, c’est tout pareil. Je suis chiant .

-          Mais non !

-          Si, je suis ennuyeux à mourir, plat.

-          Tu es génial !

 

Elle planta son regard bleu clair dans le sien avec un sourire timide, ses boucles brunes tombant à la hauteur de ses pommettes C’était de ce visage sincère et ouvert qu’il était tombé amoureux il y avait si longtemps déjà.

 

Elle lui renvoyait une putain de balle incurvée.

 

-          Alors qu’est-ce que tu fais avec ce sportif ?

-          Ce n’est pas que tu n’es pas super. Vraiment, tu l’es, mais c’est juste arrivé.

-          Laisse tomber, je vais aux toilettes.

 

Junseok se leva et s’éloigna d’un pas lourd, marchant vers les toilettes. Il n’avait pas vraiment besoin d’y aller mais c’était son seul échappatoire.

 

Il mouilla une serviette en papier et la passage sur son front puis sur ses joues, pressant la surface mouillée contre son visage en un massage lent et douloureux. Génial, dit-elle, je suis génial. Je suis génial mais elle veut me quitter pour un type couvert de sueur qui joue au basket et la baise jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus le week-end. Génial, ça c’est juste génial. Il mouilla une autre serviette en papier et se massa  nouveau le visage. Il transpirait.

 

Quand il retourna à la table, Margaret lisait quelque chose dans le journal. Elle avait laissé la section avec les histoires drôles de son côté.

 

-          Ca craint, dit-elle en approchant tout son visage du journal . Tu n’imagines pas comme cela craint.

-          Quoi ? la guerre ?

-          Ecoute cela : Le 29 janvier 1996 une tragédie s’est abattue sur la communauté Vietnamienne quand Thien Minh Li, un jeune homme de 24 ans récemment sorti de l’université de Californie, Los Angeles, a été tué alors qu’il faisait du roller sur le terrain de tennis du lycée de Tustin, sa ville natale.

 

Elle lut l’article très lentement et en faisant attention à prononcer chaque syllabe comme si elle récitait un poème.

 

-          C’est un monde de merde.

-          Oui mais c’est pire que ce que tu crois. On l’a retrouvé poignardé au moins cent fois et la gorge tranchée.

-          Putain, ça craint.

-          Ecoute ça : La police a arrêté Gunner Lindberg, 21 ans, et Dominic Christopher, 17 ans, après avoir découvert une lettre de Lindberg adressée à un ancien camarade de cellule dans une prison du Nouveau Mexique. La lettre contenait des détails précis sur le meurtre et exprimait l’insouciance apparente de l’auteur concernant toute l’affaire. Le récit vantard de ce qu’il s’était passé la nuit du 29 janvier était casé entre des plans pour l’anniversaire de l’auteur, des nouvelles sur le bébé d’un ami et quelques lignes sur l’envie d’un nouveau tatouage.

-          Fais voir.

 

 

Junseok lui prit le journal des mains et lut les mots du meurtrier :

 

« Ah et j’ai tué un jap y a pas longtemps. Je l’ai poignardé à mort dans le lycée de Tustin. Je suis allé le voir avec Dominic  quand je l’ai vu et j’avais un couteau ; On a traversé le terrain de tennis pour le rejoindre, je suis allé le voir, Domnic était là aussi quand je suis allé le voir. Il avait peur et je l’ai regardé et je lui ai dit « Ah je me disais bien que je te connaissais ». Il avait l’air content qu’on se jette pas sur lui et alors je l’ai frappé »

 

La grammaire était affreuse et Junseok se demanda pourquoi la lettre n’avait pas été éditée.

 

« Je l’ai frappé trois fois à la tête et à chaque fois j’ai dit « arrête de me regarder » et il était un peu K.O. alors je l’ai poignardé sur le côté 7 ou 8 fois, il a roulé par terre alors j’ai poignardé son dos 18 ou 19 fois et il était immobile sur le ventre alors j’ai coupé un côté de sa gorge, celui avec la jugulaire ; Il faisait du bruit genre « uuh »et Dominic a dit « fais le encore » et j’ai dit « je l’ai déjà fait mec » « fais le encore ! » alors j’ai coupé son autre jugulaire et Dominic a dit « tue le, fais le encore » et j’ai dit « il est déjà mort » et Dominic a dit « Poignarde le cœur » alors je l’ai fait 20 ou 21 fois… je voulais y retourner et regarda alors on l’a fait et il était en train de crever, parlant en essayant de respirer alors j’ai frappé sa tête avec mon pied quelques fois et j’ai dit à Dominic de le frapper alors il lui a bousillé le visage et il avait plein de sang sur ses chaussures…alors j’ai essuyé le sang et je l’ai laissé par terre près de l’autoroute à cinq vois… tiens les coupures de journaux, on était sur toutes les chaines »

 

Quand il eut fini de lire, Junseok leva les yeux vers Margaret qui avait posé la main sur sa poitrine et dont le visage était si crispé qu’il eut peur qu’elle se mette à pleurer.

 

-          C’est un crime haineux, dit-elle.

 

Junseok hocha la tête et reposa les yeux sur l’article.

 

« Ah et j’ai tué un jap y a pas longtemps. Je l’ai poignardé à mort…. »

 

Il regarda le mot « jap » et se sentit sale et gêné.

 

-          Ces mecs sont complètement dingues.  Ce mec…putain ce mec n’avait rien fait. Et regarde  cette grammaire. Pourquoi le journal n’a rien édité ?

-          Ca craint trop.

-          Le mec qui est mort, ils disent ici qu’il venait juste d’avoir son master en physiologie et biophysique.

-          Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un ferait quelque chose comme cela.

-          Ils l’ont poignardé au moins cents fois putain. Il devait même plus être reconnaissable.

-          Pense à la famille, sa mère.

-          « La police de Tustin semblait réticente à l’idée de souligner les implications raciales de ce crime. Ainsi, par exemple, le Tsutin Hebdo a-t-il omis les mots ‘j’ai tué un jap ‘ dans sa publication de la lettre de Lindberg ». Attends alors ils l’ont éditée en fait. Je comprends pas. Pourquoi ils feraient ça ?

-          Je suis vraiment désolée.

 

Junseok leva les yeux de l’article. Margaret tendit la main et la posa sur la sienne. Il n’arrivait pas à déterminer si elle tremblait car sa main à lui tremblait terriblement maintenant.

 

-          Pourquoi tu es désolée ?

-          Parce que…parce que tu es Coréen.

-          Et alors ?

-          C’était un des tiens.

 

Junseok retira sa main aussitôt et la mit sous la table.

 

-          Je suis Coréen-Américain, dit-il.

-          Mais quand même.

-          Quand même quoi ? Ce mec était Vietnamien. En quoi est-il un des miens ?

-          Eh bien,..vous êtes tous les deux Asiatiques.

 

Junseok regarda ses yeux pleins de sincérité puis sa propre main sous la table. Il voulait vraiment lui expliquer à quel point son commentaire n’avait pas de sens mais au lieu de cela il replia le journal lentement et avec précaution. Il le mit sous son bras, se leva et sans un mot pour la jeune fille, marcha vers la sortie. Elle l’appela dans son dos mais il continua de marcher, sentant la saleté s’étendre en lui comme une fleur immense en éclosion. Il accéléra l’allure à chaque pas jusqu’à ce qu’il se mette à courir, courir hors du restaurant, dans la rue, courant à côté des gens et des voitures, courant sans avoir la moindre idée de ce qu’il fuyait, vers un endroit qu’il n’arrivait pas à s’imaginer du tout.

 


 Fin de la nouvelle

 

Rédigé par Milady

Publié dans #Littérature

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :